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Entretien avec Jacques Delors - 07/10/2008
Pouvez-vous développer le concept européen d’économie sociale de marché ?
Jacques Delors. C’est une formule dont on abuse. Le concept d’économie sociale de marché a été fondé en Allemagne. L’économie sociale de marché repose d’abord sur un constat : le marché est le moins mauvais système pour sélectionner des activités et stimuler la compétitivité et la productivité.
L’économie de marché est sociale si elle est flanquée d’une régulation par les partenaires sociaux au niveau national, régional et dans les entreprises par la cogestion. Enfin, elle est complétée, enrichie, par le système de sécurité sociale. C’est la définition de départ. On la retrouve aussi en Autriche.
Mais il y a trois autres modèles en Europe. Il y a le modèle du Nord, la vraie sociale démocratie, la mienne. Elle est fondée sur des principes équivalents avec un poids donné aux partenaires sociaux encore plus grand mais sans la cogestion.
Dans le système suédois, le tempo était donné par le congrès de LO (Confédération syndicale suédoise) et non pas par le parti politique. Même si cela a changé, le système nordique reste le système le plus égalitaire.
Un autre système était celui de l’anglais William Beveridge, l’autre fondateur de la sécurité sociale. Il a fonctionné en Grande-Bretagne jusqu’au moment où ce pays, accumulant trop de retard économique, ne pouvait plus du tout faire face. Est alors arrivée la période Thatcher ! Elle n’a pas tout liquidé mais a quand même changé la donne. La troisième voie de Tony Blair est un autre système plus axé sur la responsabilité individuelle.
En France, nous vivons dans un système étatique. L’État domine dans la protection sociale, même si les partenaires sociaux y ont une place. Le politique l’emporte sur le social. Combien de fois j’ai entendu des camarades me dire : tout est politique ! C’est une des erreurs les plus manifestes que l’on peut commettre. La France est marquée par un système étatique où l’on a beaucoup de mal à respecter les partenaires sociaux.
Se référer à l’économie sociale de marché demeure valable. Mais, à mon sens cette notion reste à redéfinir pour chaque pays, car nous n’allons pas vers la convergence des systèmes.
En Europe, il ne faut jamais oublier la répartition des compétences telle que prévue dans les traités. Pour aller vite, une grande partie des questions sociales demeurent de la compétence nationale. C’est pour cela que je vous ai décrit ces systèmes et que je veux souligner l’importance vitale de la diversité.

Pour certains de nos concitoyens, l’Europe coûte cher et rapporte peu ?
D’abord donnons les chiffres. Le budget de l’Union européenne représente un peu moins de 1% de la richesse nationale (PNB) de tous nos pays. Ce sont 2,1% des dépenses publiques additionnées des pays. L’Europe revient actuellement à 63 centimes par jour à chaque citoyen. Sur ces dépenses, 43% vont à la politique agricole commune, 40% aux politiques de cohésion économique et sociale que j’ai lancées. Le reste va aux actions de compétitivité sur la recherche, le fonctionnement…
Ce budget stagne à 1% du PNB depuis longtemps. J’avais demandé, dès 1989, qu’on le porte à 1,3%. La rigueur budgétaire que chaque pays s’applique a des conséquences sur le budget européen. Compte tenu, par exemple, de la stratégie de Lisbonne et des élargissements, cette augmentation est encore plus justifiée.
Quel a été l’apport de l’Europe dans l’essor économique ?
La construction européenne a stimulé l’économie française. Cela explique que le Général de Gaulle, pourtant peu favorable à l’intégration européenne, ait accepté les traités de Rome quand il est revenu au pouvoir en 1958. L’économie française a été stimulée, mais pas au point de la rendre aussi compétitive que souhaité.
Autre aspect à souligner : les politiques de cohésion annoncées par le traité dit de l’Acte unique représentaient 5% du budget quand je suis arrivé à la Commission. Maintenant, elles en représentent 40%.
Quand j’ai quitté la Commission, 46% du territoire français était couvert par ces politiques ! Je crains qu’elles ne deviennent plus que des subventions aux États membres les moins riches. Si la politique de cohésion économique et sociale ne s’applique pas à tous les pays, y compris aux plus riches, c’est une déformation de l’esprit de l’Acte unique.
Ses grands principes sont : la compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit. Il faut continuer à se référer à ces principes.
Bien entendu, la cohésion économique et sociale a énormément aidé l’Irlande, la Grèce, l’Espagne, le Portugal. Il suffi t de regarder maintenant leur niveau de vie. S’ils ont aussi fait un effort eux-mêmes, sans ces aides, ils ne seraient pas arrivés au stade actuel de leur développement. La solidarité a joué. Une des dimensions sociales essentielles de l’Europe est donc bien la politique de cohésion économique et sociale.
L’euro a beaucoup monté par rapport au dollar américain. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Du point de vue de l’histoire, l’euro est un succès pour la construction européenne. Du point de vue des économies nationales, l’euro aura évité bien des difficultés à certains pays, durant ces dix dernières années. Mais si l’euro protège, il ne dynamise pas.
L’Union économique monétaire doit marcher sur deux jambes : la jambe monétaire et la jambe économique. En 1997, en tant que simple militant européen, j’ai proposé, à côté du pacte de stabilité, un pacte de coordination des politiques économiques. Mais cette suggestion a été pratiquement ignorée par le président de la République et le Premier ministre de l’époque...

La baisse du dollar fait monter l’euro. Le problème c’est le dollar. C’est aussi la suprématie des États-Unis. Ils ont un déficit budgétaire et surtout un déficit de la balance des paiements considérable et ils ne font rien. Comment voulez-vous que l’Europe dise quelque chose puisqu’elle n’a ni cette coordination des politiques économiques, ni une voix extérieure unique ?
A mon avis, si on avait eu un pacte de coopération des politiques économiques depuis la création de l’euro, nous aurions en moyenne 0,5% de croissance en plus chaque année.
En résumé, les deux points faibles de l’euro sont l’absence de la jambe économique et d’une parole extérieure commune.