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Atouts et enjeux de l’économie sociale et solidaire


Plus de deux millions de salariés, 222 800 entreprises, l’économie sociale et solidaire (ESS) pèse dans le tissu économique et social de notre pays. Une nouvelle loi vient renforcer son utilité. Largement inspiré d’un ouvrage de Philippe Frémeaux (1), éditorialiste à Alternatives Économiques, voici le portrait d’un secteur hétérogène en évolution, avec ses atouts et limites. (1) La nouvelle alternative ? Enquête sur l’économie sociale et solidaire, Les Petits matins, 3e édition, septembre 2014.

La notion d’économie sociale et solidaire (ESS) n’est certainement pas inconnue des lecteurs de Fil Bleu. Est-elle pour autant facile à appréhender ? Son importance est réelle, mais son hétérogénéité ne l’est pas moins. Il y a l’économie sociale d’une part et l’économie solidaire d’autre part, des petites entreprises surtout et des grandes entreprises. L’ESS est aujourd’hui un élément incontournable de notre système économique, mais reste un sujet de débat entre les économistes et, plus largement, entre tous ceux qui sont à la recherche d’une alternative au système capitaliste.

Les origines

Si l’économie sociale a des racines anciennes, elle s’est plus particulièrement développée en parallèle avec l’essor de la société industrielle. Dès le début du XIXe siècle, sont apparues les premières formes de protection collective (secours, mutuelles ou structures corporatives, ancêtres des syndicats), puis, un peu plus tard, les associations de producteurs (ancêtres des coopératives), suivies des mouvements de consommateurs… En parallèle, de nombreuses associations ont répondu aux besoins sociaux, certaines étant d’inspiration religieuse, d’autres s’inscrivant dans une tradition émancipatrice d’inspiration républicaine ou socialiste et de l’éducation populaire.

Un rôle de pionnier

Que ce soit dans le domaine sanitaire et social, culturel, éducatif ou sportif, l’ESS a joué et joue encore très souvent un rôle de pionnier dans la réponse aux problèmes sociaux. Son caractère innovant est intimement lié à sa dimension « réparation », au sens de la réparation des atteintes à la cohésion sociale qu’engendrent l’économie de marché ou les aléas de la vie.

Elle est située entre le public et le privé. L’ESS est parfois totalement insérée dans le marché, tout en portant des valeurs de coopération et de solidarité.
Dans d’autres cas, elle est étroitement liée à l’État ou aux collectivités territoriales qui financent les missions de service public qu’elle assure. Son mode de fonctionnement contribue à civiliser l’économie et à la démocratiser. L’économie sociale et solidaire vient rappeler que l’entreprise privée n’est pas la seule option possible. Ensuite, que l’enrichissement personnel n’est pas l’unique motif qui puisse donner envie d’entreprendre. Enfin, que la démocratie ne s’arrête pas nécessairement à la porte des entreprises qui produisent efficacement des biens et services.

Ce modèle économique n’est pas une spécificité française. Un peu partout dans le monde, on retrouve la même volonté des hommes et des femmes de se regrouper pour répondre aux questions économiques et sociales auxquelles la puissance publique et/ou le secteur privé ne donnent pas de réponses satisfaisantes.

Des réalités disparates

En France avec 2,30 millions de salariés (67 % de femmes), soit un emploi privé sur huit, l’ESS représente 6 % du PIB. Ses 222 800 structures d’entreprise qui se répartissent entre associations, mutuelles, coopérations et fondations jouent un rôle important dans le secteur sanitaire et social. 68 % des services d’aide à domicile aux personnes dépendantes sont portés par l’économie sociale. Par ailleurs, 38 % des Français sont protégés par des mutuelles de santé et 60 % des dépôts bancaires se font dans des établissements coopératifs. Ajoutons que nombre de ces structures ne pourraient fonctionner sans l’apport et le dévouement de millions de bénévoles.
Mais cette économie est aussi un monde très contrasté. Nous y trouvons des entreprises ou associations où quelques salariés permanents travaillent à l’insertion de jeunes ou moins jeunes, pour faciliter leur retour sur le marché du travail ou encore dans l’animation socio-culturelle. Nous y trouvons aussi le Crédit Agricole ou la BFCE issue de la fusion des Banques Populaires et des Caisses d’Épargne qui occupent une place importante dans la banque de détail et d’investissement. Ces banques n’ont rien à envier en termes de pratiques à celles des groupes capitalistes aussi bien dans leurs activités, leurs modes de fonctionnement ou les revenus de leurs dirigeants. Certains assureurs ont suivi les mêmes dérives. Heureusement, des mutuelles d’assurances telles que la Macif et la Maif ont su résister et sont demeurées fidèles à leurs valeurs initiales : souci de l’intérêt général, qualité de leurs relations avec leurs sociétaires, sans pour autant rester figées dans leur modèle d’origine.

Quel avenir ?

Qu’il existe à côté du système dominant une autre économie possible, personne n’en doute. Cependant, bien des interrogations subsistent. Tout d’abord, la capacité du secteur de l’ESS à apparaître comme un acteur économique, social et politique à part entière susceptible de peser dans les choix économiques et sociaux nationaux. Nous en sommes loin, tant les structures concernées naviguent dans des eaux différentes.
Autre question : celle de la gouvernance dite démocratique. C’est souvent un des arguments mis en avant pour se démarquer du privé classique. Cela est sans doute vrai pour beaucoup d’associations (mais pas dans toutes et sans que cette démocratie s’étende aux salariés…), mais qu’en est-il ailleurs, dans les grandes mutuelles et coopératives ? Certes, ici ou là on consulte et on écoute les sociétaires, mais ces derniers et les salariés qui travaillent dans ces entreprises ont-ils vraiment le sentiment de participer d’une autre économie ?

Plus encore, depuis déjà plusieurs années, la nature des emplois et les motivations des salariés ont beaucoup changé dans le secteur associatif. Autrefois, beaucoup de ces emplois étaient tenus par des hommes et des femmes souhaitant mettre leur compétence au service de la communauté (pour faire bref : des militants). Mais le secteur s’est professionnalisé et il a fallu faire appel à des diplômés qui ont fait valoir leurs droits en toute légitimité, mais avec des conséquences que l’on devine sur les objectifs et les finances des associations. Autre interrogation : la pérennité du secteur social, dont l’activité et les ressources sont directement liées aux orientations gouvernementales. Crise aidant, l’argent se fait rare et les aides et subventions aussi. Certaines structures licencient, ce qui pousse à des processus de fusion, absorption et la création de petits monstres associatifs ressemblant comme des frères à ce qui existe ailleurs.

Les difficultés du secteur et les interrogations qu’elles suscitent ne doivent pas nous faire oublier son importance et son intérêt. Cependant, compte tenu de la place très spécifique de ses activités, il ne faut pas rêver et penser que l’ESS serait une alternative au système capitaliste. Pour la CFDT, il y a place pour une économie plurielle. Contentons-nous, tout en souhaitant son développement, de lui demander de montrer qu’il est possible de marier efficacité entrepreneuriale et fidélité à un objet social et solidaire.

Dossier réalisé par Guy Gouyet et Jacques Rastoul

(Fotolia)