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Les années Lula au Brésil vues par un militant CFDT


L’élection à la tête du pays en octobre dernier de Bolsonaro, du Parti social libéral, d’extrême droite, fait froid dans le dos.

L’occasion pour Roger Briesch, ancien secrétaire confédéral chargé des relations internationales, ancien président du Conseil économique et social européen (Cese), et ancien membre du burean national de la CFDT Retraités de nous rappeler l’origine des relations syndicales entre la CFDT et la CUT et les liens privilégiés que la CFDT entretenait avec l’ancien président Lula.

À la fin des années 1970, des contacts se sont noués entre la CFDT et des intellectuels brésiliens en exil en France sur la situation du syndicalisme dans leur pays. Jean Kaspar conduisit la première mission clandestine en 1977. Il remonta les demandes et besoins de structuration et de formation de « l’opposition syndicale ».

Il existait des syndicats verticaux officiels. Certains militants s’y faisaient élire. Ils s’appelaient « les authentiques ». Lula était leur leader. La mise en relation de l’opposition syndicale et des authentiques est à mettre au crédit de la CFDT. Nous avions formé l’opposition syndicale et l’avons persuadée qu’il fallait faire de la place aux « authentiques » capables de mener des grèves dures et de gagner.

Jacques Chérèque et Denis Jacquot participèrent à la première ou à la deuxième « Conferência Nacional da Classe Trabalhadora ». Il en fallut trois pour que naisse la CUT (Central Unica dos Trabalhadores). Ces conférences réunissaient plusieurs milliers de personnes et répondaient aux exigences de la clandestinité. J’étais, avec Denis, à celle de 1983 qui prenait le même chemin que les deux premières : on allait à l’échec du fait de minoritaires influencés par les communistes. Lula prit les choses en main et, dans un contexte d’affaiblissement relatif de la dictature, transforma cette troisième conférence en congrès constitutif de la CUT. Ceux qui désapprouvaient partirent. Avec Denis, je fus le premier, au nom de la CFDT, à reconnaître la CUT, suscitant un enthousiasme inoubliable.

Ne pas confondre syndicat et politique

Lula ne fut pas candidat à la direction de la CUT. Quand je m’en inquiétais, il me répondit, dans un large sourire : « Qu’est-ce que vous m’avez inculqué ? Qu’on ne doit pas confondre syndicat et politique ! Moi, je veux faire de la politique. » Il prit la tête du Parti des Travailleurs et fut élu président de la République le 1er janvier 2003. Je venais d’être élu président du Cese, mais c’est au titre de la CFDT qu’il nous témoigna une amitié lors de la cérémonie d’investiture. Je suis retourné au Brésil à plusieurs reprises, en tant que président du Cese, porte-parole d’une nécessaire coopération entre l’Union européenne et le Mercosur visant à contrer la puissance économique de l’Alena et des USA.

Lutte contre la pauvreté

L’élection de Lula à la présidence de la République a été un séisme en Amérique latine, elle a soulevé un élan populaire qui a fait bouger l’Uruguay, le Paraguay, l’Argentine et le Chili. Les résultats tangibles dans la lutte contre la pauvreté ont permis au Parti des Travailleurs d’assurer la stabilité démocratique de ce pays-continent. Dilma Rousseff succéda à Lula. Élue en 2012 et réélue en 2015, elle fut déstabilisée par son vice-président, Michel Temer, instigateur de l’impeachment pour « pedalada fiscal », sur fond de lutte contre la corruption. Mais la popularité de Lula, elle, est intacte : à l’approche de l’échéance de 2018, les instituts de sondage le créditaient de deux tiers des voix. Il fallait donc s’en débarrasser. L’abattre. Sergio Moro (désormais ministre de la Justice) l’a accusé de corruption et l’a incarcéré. « Je suis un trophée qu’il fallait livrer », dit Lula.

Je ne crois pas une seconde à sa culpabilité. Pas lui ! Les accusations de corruption n’apparaissent qu’au moment où il est candidat en mesure de l’emporter une troisième fois. Bolsonaro porte des idées les plus réactionnaires, ethniques, homophobes, misogynes et militaristes. L’élection de ce nostalgique de la dictature met un terme à presque seize ans de gouvernement qui ont transformé le pays en apportant plus de justice et d’égalité. Je crains que le pire ne soit à venir.

Propos recueillis par Gérard Lopez

Conférence de presse CFDT du 29 janvier 1981. De droite à gauche : Jacques Chérèque, Luis Ignacio Da Silva di Lula et son interprète. (photo Jean Pottier)