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Comment sortir les jeunes de l’emprise du djihadisme ?


Charlie, l’hyper Cacher puis Saint-Denis, les rues de Paris et le Bataclan. Et maintenant Saint-Étienne-du-Rouvray, Nice. Sans oublier Bagdad, Istanbul, Bruxelles, Beyrouth, Tel-Aviv, Dacca, Tunis. Comment sortir de l'emprise « djihadiste » ? On pourra toujours réclamer des mesures de sécurité plus fortes et polémiquer parfois avec cynisme. Mais c’est aussi de l’intérieur des êtres et des têtes qu’il faut intervenir. Et pour cela comprendre. Questions à Dounia Bouzar.

Honorée par le Prix de l’essai L’Express 2015 qui récompense un livre précurseur et salue son engagement, Dounia Bouzar, anthropologue, a élaboré une méthode de désembrigadement du « djihadisme » en étant au plus près des jeunes et des familles touchés par ce phénomène.

Quels sont les principaux profils des jeunes que vous rencontrez ? Combien en avez-vous accompagné ? Quels sont leurs parcours ?

En deux ans, nous avons suivi 1 075 familles qui avaient contacté le Numéro vert (0 800 005 696) dont 263 jeunes récupérés à la frontière, en partance pour Daesh. Les autres ont été signalés et pris en charge avant la préparation du départ. Ils sont diversifiés, allant de la classe populaire à la classe supérieure, de toutes convictions y compris athées, habitant les petits villages de France comme le XVIe arrondissement ou la banlieue… Leur point commun : leur jeune âge. La plupart ont moins de 25 ans. Des filles de 12 ans ont tenté de partir, les garçons ont au moins 15 ans…

Quelles sont les principales étapes de la radicalisation ?

Les recruteurs francophones utilisent d’abord des méthodes d’embrigadement relationnel qui ressemblent à celles employées par les mouvements de type sectaire : ils isolent le jeune en lui envoyant des messages anxiogènes sur le monde. L’objectif est de le placer dans une grille de lecture paranoïaque au travers de laquelle il n’a plus confiance en aucun adulte, puis en aucune institution. Ensuite, les recruteurs tentent par divers moyens de dissoudre son individualité au sein du groupe radical en développant le sentiment de fusion puis d’exaltation. Progressivement, l’identité du groupe remplace celle des individus. Puis le groupe pense à la place de l’individu. Alors commence l’embrigadement idéologique où l’on va convaincre le jeune que seul le « vrai islam » peut régénérer ce monde corrompu et qu’il a été élu par Dieu pour se sauver et sauver le monde.

Les recruteurs francophones ont la particularité d’adapter l’idéologie djihadiste au profil psychologique de chaque jeune. Il n’y a pas qu’une raison de s’engager dans le djihad, comme du temps d’Al Qaïda. De plus, ces recruteurs arrivent masqués, comme des nouveaux amis, des professeurs… Ils ne parlent pas d’islam au début, afin de pouvoir toucher le plus grand nombre de jeunes possibles, y compris des non-croyants. Ce qui est terrifiant, c’est que les jeunes finissent tous déshumanisés à la fin du processus : le sentiment humain est vécu comme quelque chose qui parasite leur mission. C’est une double déshumanisation. Non seulement, eux-mêmes finissent déshumanisés, mais ils déshumanisent leurs victimes, en leur ôtant leur forme humaine. Tous ceux qui ne font pas allégeance sont considérés comme de simples choses.

Vous avez le projet de monter une école de déradicalisation. Quelles sont vos méthodes pédagogiques ? Selon vous, qu’attendent les parents de ces jeunes ?

Il s’agit de vulgariser plusieurs aspects : les indicateurs d’alerte, qui permettent de savoir différencier ce qui relève de l’islam et ce qui révèle un début de radicalité, la méthode de déradicalisation expérimentée et conçue avec l’aide des familles, et des éléments interdisciplinaires de compréhension. J’aimerais pouvoir étendre ce que nous avons fait avec les équipes des préfectures à de nombreux acteurs, car je crois à la chaîne humaine contre la mort : professeurs, éducateurs, psychologues, parents, bénévoles, retraités, etc. Je cherche un moyen pour que cela soit gratuit.

Dans l’opinion, on fait l’amalgame entre islam et terrorisme, Al-Qaïda et Daesh, radicalisme et dérives sectaires. Or on sait que les amalgames profitent à tous les radicalismes…

À un moment donné, il faut quand même se demander pourquoi autant de jeunes Français sont concernés, bien plus que les jeunes des autres pays européens… Cette façon de harceler tous les signes de pratique musulmane fait le jeu de Daesh, qui a besoin de la haine des autres pour faire croire qu’il est en légitime défense et justifier son projet d’extermination. Le « complot contre l’islam » vise particulièrement la France. Par exemple, l’interdiction qui a été faite pendant des années aux mamans qui portaient un foulard d’accompagner leurs enfants pendant les sorties scolaires a été, de mon point de vue, complètement contre-productive… Tout le monde savait que ces mères de famille n’avaient pas un statut de fonctionnaire et n’étaient donc pas légalement soumises au devoir de neutralité.

À la veille de la journée du droit des femmes, le 8 mars dernier, le Conseil français du culte musulman (CFCM) a publié une « déclaration » affirmant son « engagement total pour œuvrer à l’émancipation et au développement du rôle des femmes dans la société française ». À quelles conditions l’islam est-il compatible avec la laïcité et la République ?

Mais l’islam est comme toutes les religions : il sera ce que les Hommes en feront ! Des interprétations très différentes existent. Il y a dix ans, toute une génération de jeunes filles a tenté de se réapproprier les textes coraniques pour les interpréter d’une nouvelle façon… Ces musulmanes pratiquantes avaient grandi à l’école de la République, étaient de culture française, avaient appris à dire « je ». Elles souhaitaient faire la différence entre les traditions machistes des pays arabes et la religion. Personne ne les a soutenues parce qu’elles continuaient à prier et parfois à porter le foulard (qui était coloré à l’époque, pour s’adapter à la mode occidentale !)

Au lieu de les aider, on leur demandait de choisir entre le féminisme et l’islam ! Peut-être que les représentations négatives sur l’islam sont tellement fortes que la société française dans son ensemble n’est pas prête à ce que les musulmans leur ressemblent et partagent des valeurs communes ? Peut-être que certains y gagnent à essentialiser l’islam comme une religion définitivement archaïque ?

Vous avez mis fin à la mission du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam et au contrat qui vous liait au ministère de l’Intérieur. Quelles sont les principales raisons de votre décision ?

Nous avons refusé la reconduction automatique de cette mission, qui consistait à outiller les équipes antiradicalité des préfectures et à leur transmettre notre méthode, de manière à ce qu’elles deviennent autonomes à terme. Le ministère de l’Intérieur nous a demandé de rester jusqu’à début septembre, malgré le fait que l’appel d’offres finissait en avril. Pour ne pas abandonner les professionnels, nous avons accepté. Ensuite, depuis septembre, nous continuons de nous occuper des familles pro bono mais nous avons refusé les 600 000 euros du gouvernement, car nous sommes en désaccord avec le tournant politique instauré par le Premier ministre. Depuis toujours, j’ai veillé à mon indépendance. Si j’avais accepté cette mission avec l’Intérieur, c’est que j’étais en accord avec son approche. En revanche, les dernières déclarations sont plutôt politiciennes et déconnectées des réalités, et je ne veux pas être mêlée à cela.

Propos recueillis par Daniel Druesne

La chaîne humaine contre la mort

Comme les personnages du livre La vie après Daesh : Léa, Inès, Hanane, Ali, Aouda, Charlotte, Aïda ou Brian, ils sont plusieurs milliers de jeunes à avoir voulu ou réussi à rejoindre les filières terroristes de Daesh ou d’Al-Nosra en Syrie. Ils ont cautionné les pires crimes jusqu’à envisager d’en commettre en France. Psychiquement détruits, ces jeunes ont vu leur humanité broyée.

Les témoignages de Dounia Bouzar nous plongent au cœur de la vision du monde de ces jeunes. D’un côté les mécréants, de l’autre les vrais croyants prêts à mourir au nom d’Allah. Une interrogation tenaille celles et ceux, parents, éducateurs, psychologues, qui refusent de les laisser aux mains des manipulateurs radicaux.

Dounia Bouzar