Actu revendicative


Construire un nouveau contrat de génération


Directeur de recherche du CNRS au Centre d'études européennes de Sciences Po, Bruno Palier appelle les retraités à réécrire un contrat de génération pour ne pas « sacrifier notre jeunesse » face aux nouveaux risques sociaux.

Tous les grands-parents savent que leurs petits-enfants sont en difficulté. Alors, ils prennent un peu de temps pour s’en occuper, et font un chèque à Noël. Il y a 40 ans, c’était eux qui recevaient le chèque.

Retour en arrière. Nous avons un système de protection sociale construit dans les années 50/60. Une période avec une forte croissance de 5% par an, une progression démographique importante, une population jeune, une espérance de vie de 69 ans pour les femmes et de 65 pour les hommes, le quasi plein emploi sur le marché du travail. C’est une période d’industrie et de consommation de masse.

Dans ces années-là, il s’agissait d’améliorer l’état de santé de la population, de soutenir les familles, de ne pas oublier les « anciens ». Les retraités n’existaient pas. On mourrait alors à 65 ans. On passait simplement quelques années à la retraite, souvent dans la pauvreté. Quand on a créé le minimum vieillesse en 1956, deux tiers des retraités ont demandé à en bénéficier.

Responsabilité des hommes

Aujourd’hui, et depuis 30 ans, sur le plan économique on est sur une moyenne de 1,5 - voire deux points de croissance. Le chômage est lourd. On cumule beaucoup d’emplois atypiques, du temps partiel, des CDD… Et même si la France garde un bon taux de fécondité, on reste à 2 enfants par femme.

Notre système de protection sociale protège très mal les personnes qui n’ont pas d’emploi. Les types de carrières qui se sont développées dans les années 1990 / 2000 vont signifier –pas maintenant, mais dans 15 ou 20 ans – des retraites très basses. C’est déjà le cas pour certaines femmes.

La question vaut aussi pour la santé. Ceux qui n’ont pas de mutuelles, voient leur accès à la santé plus difficile. Dans cette économie où pour réussir il faut un niveau élevé de formation, on voit poindre un nouveau risque social : le manque de qualification pour trouver un emploi. Enfin, les femmes entrées sur le marché du travail se trouvent obligées d’être à temps partiel. Les hommes ne prennent toujours pas leur part de la vie familiale. Et notre système de protection sociale ne sait pas accompagner les femmes seules avec enfants dont 1/3 est pauvre.

Les trois « Comment »

Les risques sociaux traditionnels augmentent. Plus encore qu’hier, il faut assurer le versement de la retraite… durant 20 ans. On est malade, même si on n’est pas plus malade qu’avant. L’augmentation des dépenses de santé ne vient pas du vieillissement de la population mais des progrès technologiques. Et, pour l’instant, tout le monde a accès à ce progrès technologique. On doit aussi faire face à une augmentation des demandes en matière de chômage. Et des accidents du travail : plus 50 % en dix ans.

Dans le même temps, il faudrait inventer de nouveaux modes d’intervention pour les nouveaux risques sociaux. Plus que des prestations, la prise en charge de la dépendance, la garde et l’accompagnement des enfants, l’aide aux aidants, supposent une offre de service.

Mais un enfant n’a jamais cotisé de sa vie. Un précaire a mal cotisé. Une femme au foyer ne cotise pas. Et les gens qui n’ont pas cotisé n’ont pas de droit. Or les enfants, ceux qui sortent de l’école sans qualification, les chômeurs de longue durée, les précaires, sont exposés à ces nouveaux risques. Il faut donc repenser assez radicalement les choses : comment accède-t-on aux droits ? Comment fournit-on les prestations ? Et comment finance-t-on ?

Nous sommes la cinquième puissance économique du monde et le pays qui a le plus haut niveau de dépenses publiques et de dépenses sociales. Mais nous n’avons pas pris de décision politique sur l’usage de l’argent que nous faisons circuler. On ne peut plus se permettre d’avoir des dépenses sans avoir les recettes, contrairement à ce qui s’est passé au milieu des années 2000. Les prélèvements obligatoires représentent 42 % du PIB, tandis que les dépenses se montent à 55 %.

Structurellement on est en déficit. À ce moment-là, il faut être prêt à payer des impôts en plus.

Une évidence

Thomas Piketty a largement démontré que nous avons des injustices fiscales criantes. Les plus riches paient moins d’impôts que les classes moyennes. Et le capital est deux fois moins taxé que le travail. Mais ce n’est pas cela qui va ramener les milliards dont on a besoin.

Il faut oser regarder les Français par tranches d’âge. Selon le Conseil d’orientation des retraites (COR), les 55-65 ans représentent la classe d’âge la plus aisée en France. Les jeunes retraités ont un niveau de vie équivalent aux actifs, et même un peu plus élevé si on tient compte du patrimoine. Jamais nous n’avons eu un tel écart entre les jeunes retraités et les jeunes adultes. Jamais nous n’avons eu plus de 2 millions d’enfants vivant dans un foyer pauvre. Les 18-25 ans sont trois fois plus pauvres que les jeunes retraités.

S’ajoutent à cela les exonérations fiscales accordées aux retraités. La première exonération fiscale qui peut paraître injustifiée, c’est la CSG : les retraités payent un taux de CSG inférieur à celui des actifs (6,6 ou 3,5 ou 0 en fonction du revenu), alors que les actifs, même ceux qui sont en précarité, payent tous de la CSG. À un taux à 7,5 %. La position de la CFDT sur l’alignement de la CSG est courageuse. Mais il faut rappeler cette réalité.

Huit Français sur dix se disent « attachés » à leur modèle social

82 % des Français sont « attachés au modèle social français ». 90% voient comme une « chance de disposer d’une protection sociale plus forte que dans les autres pays », selon un sondage Harris interactive pour Liaisons sociales. Selon 86% des personnes interrogées, ce modèle est une « composante importante de l’identité nationale ».
Invités à classer selon leur importance les éléments constitutifs du modèle social français, les personnes interrogées citent en premier l’assurance maladie (96%), le Smic (92%), le code du travail (91%) et l’assurance chômage (90%).Viennent ensuite le système de retraite par répartition (89%), les allocations familiales (83%), les services publics (82%), les minima sociaux (74%).

La figure des années 60

La société doit réécrire un contrat entre les générations. La jeunesse n’est plus un mauvais moment à passer. Quand socialement on a mal démarré, les difficultés se cumulent pour l’accès à la santé, à l’emploi, à la retraite. C’est donc maintenant qu’il est nécessaire d’investir dans notre jeunesse.

C’est aussi une question d’intérêt bien compris. Si les jeunes retraités d’aujourd’hui veulent que dans 25 ans, quand ils auront 75-80 ans, il y ait de quoi payer leur retraite, puis la prise en charge de leur dépendance, puis leurs soins de santé à l’hôpital, cela signifie que dans 20 ans, les jeunes qui ont aujourd’hui 25 ans seront au milieu de leur carrière, susceptibles ou pas de payer les cotisations. Si on ne leur donne pas les meilleures opportunités aujourd’hui, tout le monde trinquera.

Personne ne conteste cette analyse. Et pourtant on est incapable de générer ce nouveau contrat entre les générations. Il y a comme une peur farouche des politiques sur le sujet. Du côté de la droite on prend acte que 70 % des plus de 65 ans ont voté pour Sarkozy en 2007. Le seul minimum social qui ait augmenté c’est l’allocation de solidarité pour les personnes âgées (ASPA) qui au 1er janvier 2006 a remplacé le minimum vieillesse et qui a pris 25 % en quelques années alors que les autres minima n’ont pas bougé.

À hauteur de 777 euros, l’ASPA reste en dessous du seuil de pauvreté. Mais le RSA est à 466 euros. Et les jeunes de 18 à 25 ans n’ont toujours droit à rien. En 2010, la femme seule avec enfants a succédé à la personne âgée, figure de la pauvreté des années 60.

Responsable du futur

Un dernier point module ce constat : les 55-65 ans sont la première « génération sandwich ». Ils s’occupent de leurs jeunes jusqu’à 25-26 ans. Puis ils doivent prendre en charge un ou deux ou quatre parents dépendants. Dans les années 60, on aurait pu leur dire : « c’est à la famille de s’occuper de ses vieux ! » Si vous comptez uniquement sur la solidarité familiale, les familles aisées n’auront pas de problème. Elles créeront même des emplois pour le faire. À l’inverse, les salariés pas très bien lotis auront du mal à s’occuper de leurs parents âgés.

Les Français sombrent dans le pessimisme et le « chacun pour soi ». Même sur le Titanic on a d’abord sauvé les femmes et les enfants. Est-on prêt à le faire pour la protection sociale ? Il faut inverser ce courant suicidaire, signe d’une société déclinante et racornie.

Comment dès lors réécrire un contrat de génération ? La balle est dans le camp des retraités. Soyons cohérents et justes vis-à-vis de nous-mêmes et des jeunes générations. À l’occasion des législatives pourquoi ne pas intervenir auprès des candidats, envoyer des mails aux politiques pour leur dire : « Vous êtes en train de sacrifier les générations futures et donc la société tout simplement. »

Pourquoi ne pas organiser une grande mobilisation, de grandes manifestations pour les jeunes, à l’instar des femmes d’Amérique latine qui ont manifesté pour faire libérer leurs époux emprisonnés ? À 70 ans on est toujours responsable du futur !

Bruno Palier

Bruno Palier, directeur de recherche du CNRS au Centre d’études européennes de Sciences Po.