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La guerre des mémoires : déboulonner, débaptiser !


À Charlottesville, petite ville de Virginie aux États-Unis, s’est tenue, le 12 août 2017, une manifestation de suprémacistes blancs. Ils protestaient contre la décision de la municipalité de démonter la statue de Robert E. Lee, général sudiste et esclavagiste. Une femme fut tuée par un membre d’un de ces groupes néo-nazis. Ce drame illustre comment certains personnages, honorés par des statues ou par des noms de rue à un moment donné de l’Histoire, peuvent postérieurement être contestés.

Qui honore-t-on, en France, par des statues ou des toponymes ?

En 1728, Paris se dote pour la première fois de plaques de rues, si certains noms d’usage sont conservés, liés à la topographie ou aux métiers, la plupart des appellations courantes, souvent triviales, sont remplacées par des personnages célèbres. Cette décision perdure. Hommes politiques, savants, écrivains sont majoritairement honorés. Les noms de rues, de boulevards, de places les plus donnés, et souvent des milliers de fois sont dans l’ordre : Charles-de-Gaulle, Louis-Pasteur, Victor-Hugo, Jean-Jaurès, Jean-Moulin… La première femme, Marie Curie, n’occupe que la dix-septième place suivie de près par Jeanne d’Arc. En fait, les femmes représentent à peine 3 % des odonymes (noms propres désignant une voie de communication). Mais les noms de rue doivent témoigner aussi des valeurs qu’une société veut incarner et les femmes, politiques, résistantes, scientifiques, artistes, voient un peu plus souvent qu’auparavant leur nom gravé sur les plaques d’émail !

Qui devient indigne d’être honoré ?

Un personnage adulé à un moment donné de l’Histoire peut, à un autre moment, faire naître une violente opposition. Dans les années 1920, des centaines et des centaines de rues dans les villages de France sont baptisées du nom de Pétain, le vainqueur de Verdun. Mais trente ans plus tard, le héros national a terni son image en accolant son nom au régime de Vichy. Au rebut, les plaques Pétain ! En 2013, le petit village de Belrain dans la Meuse a débaptisé la dernière rue de France à lui rendre hommage.
Un autre exemple emblématique, et qui rejoint le drame de Charlottesville, est le regard contemporain porté sur l’esclavage. À Fort-de-France, en Martinique, la statue de la créole Joséphine de Beauharnais, dont la famille possédait des esclaves, a été décapitée en 1991 et symboliquement n’est pas restaurée. En Guadeloupe, dans la commune des Abymes est élevée, en 1999, une statue à la gloire de la mulâtresse Solitude, figure historique de la résistance des esclaves et, dans le même temps, sont débaptisées les rues Général-Richepance à la tête de la répression violente contre cette révolte. La victime à la place du bourreau.

Les ambiguïtés de l’Histoire

Si certaines décisions ne posent pas problème, d’autres soulèvent la polémique. Où arrêter le tri de l’Histoire ? Pour se limiter à quelques exemples français : faut-il supprimer les statues de Colbert, grand homme d’État mais aussi auteur de l’ignoble et féroce Code Noir qui réduit l’esclave à un bien meuble ? Faut-il renoncer aux rues Jules-Ferry, créateur de l’école laïque, gratuite et obligatoire, mais aussi, comme la gauche de l’époque, ardent défenseur de la colonisation ? Comment prendre en compte la complexité et les ambiguïtés de l’Histoire ? C’est à cette difficile question que doivent répondre les conseils municipaux en suivant les instructions de 2011 du ministre des Collectivités territoriales : « L’attribution d’un nom à l’espace public ne doit être ni de nature à provoquer des troubles à l’ordre public, ni à heurter la sensibilité des personnes, ni à porter atteinte à l’image de la ville ou du quartier concerné. »

Françoise Berniguet

Jules Ferry, créateur de l’école laïque mais aussi défenseur de la colonisation.