Notre activité


Jacques Chérèque, mon ami


Tout a été dit, écrit sur Jacques, son parcours, sa personnalité, son engagement, son courage, sa générosité, que dire de plus… peut-être mettre l’accent sur quelques faits moins connus.

Des aciéries de Pompey au syndicat de la sidérurgie lorraine en passant par la lutte antifranquiste en Espagne

Embauché aux aciéries de Pompey comme manœuvre, il gravit les échelons et devient chef de fabrication. Adhérent de la CGC qu’il juge trop catégorielle, avec quelques amis, il décide d’adhérer à une confédération ouvrière, ils choisissent de rejoindre la CFTC (future CFDT). Dans le contexte de l’époque, prendre une telle décision, à son niveau dans la hiérarchie de l’entreprise, est quasi suicidaire pour son avenir.

Si 1959 est l’année de notre première rencontre, c’est aussi celle de son engagement pour parachever le travail entrepris par Eugène Descamps, puis Louis Zilliox, René Carème, Walter Païni, Tony Trogrlic, Henri Schwanner, moi-même et quelques autres pour créer et structurer le syndicat CFDT de la sidérurgie Lorraine. Ce sera chose faite en avril 1961.

Puis, les aciéries de Pompey trouvent un moyen pour l’éloigner. S’appuyant sur sa compétence professionnelle, il est envoyé en coopération technique dans la sidérurgie espagnole, à Vitoria au Pays basque, alors que l’Espagne vit sous le joug du régime franquiste.

Dès son arrivée, en lien avec notre fédération, il prend contact avec les syndicats clandestins antifranquistes, notamment l’Ouso et l’UGT. Il organise les réseaux de soutiens humains, matériels et financiers. Ils perdureront jusqu’à la chute du franquisme pour se muer en une coopération syndicale étroite qui contribuera à l’unification de ces deux syndicats, regroupés aujourd’hui au sein de l’UGT.
À son retour, il refuse une promotion, qui de fait l’éloignerait de son engagement syndical.

Il prend une part active à la grève déclenchée en avril 1967 dans toute la sidérurgie Lorraine, grève de près d’un mois, qui débouchera sur la convention sociale, dont beaucoup bénéficient encore aujourd’hui.

Secrétaire général de la CFDT Métaux, impliqué à l’international, tentant l’unité avec la CGT Métallurgie

En 1971, il devient secrétaire général de la fédération CFDT des métaux (FGM). Je le rejoins et je suis chargé de la sidérurgie et des non ferreux. Sous sa responsabilité, j’assure la coordination de la politique internationale de la fédération.
Il engage et mène à bien notre adhésion à la fédération internationale des travailleurs de la métallurgie (Fiom), puis à la fédération européenne de la métallurgie (Fem) où nous siégeons tous deux à l’exécutif. Jacques développe sur le plan international une politique d’ouverture, ambitieuse et novatrice, Brésil, Argentine, Maghreb, Espagne, y compris certains pays du bloc de l’Est.
La fédération a une intervention déterminante dans les conflits dits « significatifs » dont LIP en est un exemple. Les négociations nationales avec le patronat (UIMM) débouchent sur des résultats tangibles.

Un fait moins connu, dont on parle peu, est sa volonté de créer les conditions d’un processus unitaire avec la CGT Métallurgie (FTM), allant bien au-delà de la traditionnelle unité d’action, à l’image de l’expérience dans la métallurgie italienne. Cette démarche a bien sûr suscité un vif intérêt, de l’étonnement, des soutiens mais aussi des interrogations et beaucoup de scepticisme voire de réticences au sein de la confédération. Une expérience unique qui laissait entrevoir des perspectives unitaires nouvelles. Hélas, le politique reprenant le dessus, la fin du programme commun de la gauche sonnait le glas d’une expérience unique et prometteuse.

En charge de l’international à la confédération

En 1979, après bien des hésitations, Jacques intègre le secrétariat national de la confédération au congrès de Brest, celui du « recentrage » et de la réorientation de notre politique internationale. Il devient le secrétaire général adjoint, en charge entre autres de la politique internationale.
Tout a été dit, écrit sur son parcours, son action, au sein de la confédération de 1979 à 1984 pour ne pas y revenir ici.

Tiraillé entre sa fibre syndicale et s’engager pour la reconversion de sites en Lorraine

En 1984, énième crise de la sidérurgie qui affecte plus particulièrement la Lorraine. Lors d’un meeting à Metz, resté dans les mémoires, Jacques tiendra au nom de la CFDT un discours lucide, courageux, aux antipodes des démarches traditionnelles, se projetant dans l’avenir et la reconversion nécessaire de la région. Suite à cette intervention, Laurent Fabius, alors ministre de l’Industrie, le sollicite pour devenir préfet délégué de la région Lorraine chargé du redéploiement industriel.

Un choix difficile, douloureux, du fait de ses propres interrogations et de celles exprimées par nos équipes sur le terrain, tiraillé entre sa fibre syndicale et celle de s’engager pour tenter de redonner confiance et espoir à la Lorraine.

Je peux témoigner de son déchirement, de ses hésitations, de sa difficulté à prendre la décision. J’étais de ceux qui poussaient pour qu’il se lance, il en avait non seulement la compétence mais aussi la crédibilité. En effet, après le passage en Lorraine de multiples commissaires au développement, d’éphémères sorciers de la réindustrialisation, ayant tous échoué, j’estimais que Jacques présentait des atouts indiscutables, il était Lorrain et pas un expérimentateur bohème, il quittait une responsabilité importante pour s’exposer aux coups, il prenait tous les risques.
Puis Jacques devient ministre dans le gouvernement Rocard. Un ministre remarqué par la qualité de ses travaux et des changements qu’il conduit.

Revenu en Lorraine, il s’investit et poursuit son action avec la pugnacité qu’on lui connaît. Jacques a dans ses différentes fonctions toujours été d’abord un militant présent, attentif, engagé et disponible.

Roger Briesch, ancien dirigeant de la CFDT Retraités

« Engagement, compétence, convictions et courage »

Sa vie, son parcours, les responsabilités exercées sont marqués par sa volonté de faire progresser le mieux-être de tous, d’élargir le champ des libertés et renforcer la démocratie. Favorisant en permanence l’intérêt général, tout en veillant à ce que l’intérêt général ne devienne pas un prétexte pour restreindre les droits et libertés individuelles.
Si beaucoup ont connu le dirigeant au parler vrai qui le caractérisait, peu de personnes connaissent Jacques pétillant, gouailleur, animant avec verve les rencontres amicales, provocant souvent l’hilarité générale.
Ce qui le caractérise : engagement, compétence, convictions et courage. Un humaniste au sens plein du terme, proche des gens et chaleureux. Ceux qui ont eu la chance de le côtoyer savent de quoi je parle.
Fidèle en amitié, la vraie, celle qui permet, qui favorise le débat ouvert et franc, que de discussions, d’affrontements de divergences d’opinions, avec les uns et les autres, où il arrivait que les décibels, les invectives accompagnent les arguments, sans que jamais cela n’affecte la qualité, la force et la profondeur de notre amitié.
Et puis, il a été confronté avec Élisabeth, son épouse, et toute sa famille à l’insupportable décès prématuré de François, je savais la profondeur de sa souffrance.
Après François, Jacques Moreau, Marguerite Bertrand et Edmond Maire, il se carapate et nous laisse dans la peine. Mais il a, avec d’autres, tracé la route, il nous invite simplement à la continuer.
RB

Roger Briesch, ancien secrétaire général adjoint de la CFDT Retraités

Roger est un proche de Jacques Chérèque : ils ont milité ensemble dès les aciéries de Pompey (Meurthe-et-Moselle). Roger a brillamment représenté la CFDT au Comité économique et social européen (CESE) pendant 14 années. Roger a été élu à la commission exécutive de la CFDT Retraités en 1997, puis secrétaire général adjoint en 2000 au congrès de Cherbourg. À 85 ans, même si son activité est moindre, il a bien voulu écrire un article sur son ami Jacques Chérèque.

Roger Briesch, à gauche, et Jacques Chérèque en mai 2011 (pour un dossier dans Fil Bleu sur la Lorraine).