Action internationale


Jacques Delors, un désir permanent d’améliorer la société


Nous sommes fiers d'avoir pu nous entretenir avec Jacques Delors. Cet homme mondialement connu, reconnu et honoré dans tous les pays européens, acteur de l'évolution de la CFDT en 1964, reste un adhérent de la CFDT, à présent comme retraité. Un entretien exceptionnel avec un homme exceptionnel. Nous avons découpé cet entretien en huit parties.

Jacques Delors, êtes-vous un militant ?

Jacques Delors. J’ai travaillé après mon baccalauréat, ce qui était déjà une chance pour ma génération. J’adhère à la
CFTC après mon embauche à la Banque
de France, suite à un concours. Pendant
5 ans, de 1945 à 1950, j’entreprends des
études supérieures tout en travaillant. En
même temps, je joue au basket-ball à la
une vie de militant Jeanne d’Arc de Ménilmontant et je dirige
un cinéclub.

Après mes études je commence à militer. Je suis rapidement en rapport avec « Reconstruction ». Avec Paul Vignaux, Albert Detraz et d’autres camarades remarquables, même pendant les vacances, nous nous retrouvions. Ils ont fait mon éducation.

Je travaille pour la CFTC avec René Bonety et Théo Braun. La CFTC me nomme membre d’une section au Conseil économique et social.

En 1962, je suis appelé au Commissariat général au Plan. Je rédige le rapport du comité des sages sur la grève des mineurs en 1963. Mon épouse se rappelle des dîners à la maison pendant cette grève, et
pas seulement avec la CFTC. Au Commissariat
général au Plan, on a beaucoup de contacts avec les syndicats. En 1969, après avoir consulté Eugène Descamps (secrétaire général de la CFDT), j’accepte l’offre du nouveau Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, d’entrer à son cabinet. Après Mai 68, j’ai pensé qu’il y
avait beaucoup à faire. Eugène Descamps a dû s’expliquer auprès de certains camarades !

Des décisions ont été prises mais beaucoup seront vite oubliées, sauf la loi sur la formation permanente que j’ai réussi à faire passer. Innovation pour l’époque : un accord interprofessionnel en 1970 avait
précédé et inspiré la loi de 1971. Nommé ensuite secrétaire général à la formation permanente, je démissionne en 1973 pour désaccord avec le gouvernement. Je choisis alors d’enseigner à l’université.

J’ai répondu aux sollicitations du mouvement
syndical. Puis, comme d’autres, je me
suis dit « le syndicalisme c’est bien, mais
tu dois aussi agir par la voie politique ». Je
m’engage donc en politique. Pourtant, les
partis politiques ne sont pas attrayants, je
préfère le syndicat…

Mais votre engagement politique est fort ?

Jacques Delors. Historiquement, des catholiques ont fait pencher
la société vers la gauche. Les militants
dans leurs mouvements de jeunesse s’engagent,
comme à la Joc (Jeunesse ouvrière
chrétienne), à laquelle j’ai appartenu à 14
ans, ou d’adultes comme l’ACO (Action
catholique ouvrière).

Tous ces militants font la distinction entre la foi et la politique. Au
mouvement La Vie Nouvelle, courant personnaliste, nous distinguions bien ces deux dimensions. Cela a permis à beaucoup de militants chrétiens de travailler aux côtés de militants non croyants.

A un moment donné, il nous a semblé
qu’il fallait entrer en politique. En 1971,
au congrès d’Épinay du parti socialiste, les
militants du club Citoyens 60 que j’avais
fondé étaient là. Ensuite, il y a eu les Assises
du socialisme en 1974. Le rôle essentiel
est joué par Michel Rocard, c’est lui le leader.

Après avoir été à la Jeune République
et au PSU - un mois - j’adhère au PS. La
gauche du parti me convoque devant un
« tribunal » dans ma section du 12e arrondissement
de Paris. Ils m’ont accepté mais avec diffi culté. Ils s’en souviennent
toujours… et moi aussi.

Cette vague importante a renforcé la gauche ; regardez l’évolution de la sociologie électorale de l’Est et de l’Ouest de la France !

Qu’est-ce que le courant personnaliste ?

Jacques Delors. Certains ont été nourris au lait du personnalisme : « la personne se définit par elle-même et par ses relations avec les autres ».
Ce courant communautariste a été très important
puisque Mounier l’a lancé avant
guerre, mais aujourd’hui il est moins visible
depuis la mort, notamment, de Paul Ricoeur.
Il demeure vivace en Italie, en Belgique et
en Amérique du sud, notamment.

Dans le dernier numéro de la revue Esprit
sur Mai 68, les rédacteurs signent - me
semble-t-il - soit la fi n du personnalisme,
soit leur séparation du personnalisme. Le
personnalisme était très répandu à la CFTC.

Ce courant a beaucoup travaillé, réfléchi,
proposé, suggéré. La revue Esprit a été très
agitée pendant cette période là par le pacifisme et par le débat réforme/révolution.

Puis il y a eu Soljenitsyne, et la liberté est
devenue l’élément essentiel avec le combat
contre le totalitarisme.

Entretien exclusif avec Jacques Delors

Sommaire d’un dossier spécial de 11 articles :
- Jacques Delors, un désir permanent d’améliorer la société
- Lexique
- L’Europe : « la compétition stimule, la coopération renforce, la solidarité unit »
- L’agriculture n’est pas une activité comme les autres
- Jusqu’où élargir l’Europe ?
- « Pour une politique commune de l’énergie »
- « La convention collective summum du socialisme démocratique »
- Des rapports au CERC pour décrire la réalité et la dénoncer
- Écartés avant la retraite, oubliés après
- Qui est Jacques Delors ?
- Le livre des « Mémoires » de Jacques Delors