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Jean-Louis Malys : « Je crois à l’engagement, à la force de la générosité contre les obscurantismes et les barbaries. »


Dans l’essai « Agir pour un idéal imparfait », Jean-Louis Malys a choisi de parler de l’engagement, syndical et citoyen. Entretien avec l’ancien secrétaire national de la CFDT en charge des retraites, actuellement vice-président de l’Arrco.

Le premier chapitre de ton livre porte sur la loi Travail, nous laissons nos lecteurs découvrir ton analyse. Ensuite tu mets en exergue le syndicalisme réformiste. Peux-tu nous rappeler ta « définition » de ce syndicalisme ?

J.-L.M. : Je sais bien que le terme « réformiste » est parfois galvaudé mais il reste pertinent à mon sens. Il s’oppose au conservatisme qui se cache derrière certaines radicalités. C’est un syndicalisme qui regarde la réalité en face sans la déformer par convenance idéologique et qui est à l’écoute des travailleurs sans prétendre tout savoir pour eux. Il est à la recherche de résultats concrets qui sont le fruit d’un rapport de force s’appuyant sur des revendications pertinentes et accessibles et des formes d’action qui ne se résument pas à la grève, même si celle-ci est parfois utile. Pour moi, ce syndicalisme qui change la vie doit être porteur des valeurs qui ont forgé notre organisation et son histoire : solidarité, liberté, démocratie et émancipation.

Avec humour, tu rappelles la réalité des Trente Glorieuses. Alors, c’était vraiment mieux avant ?

J.-L.M. : Je viens d’un milieu modeste et j’ai le souvenir de notre vie quand j’étais enfant ou adolescent dans les années 1960-1970. L’absence d’eau chaude au robinet, les toilettes à l’extérieur, des repas issus bien souvent du seul jardin ouvrier, un père au travail parfois plus de 56 heures par semaine pour un salaire dérisoire, un accès rare à la culture. On oublie aussi le sexisme et le mépris envers les femmes, le racisme décomplexé et l’homophobie normalisée. Ce fut bien sûr une période de croissance mais on ne se souvient plus, par exemple, que les accidents mortels du travail étaient cinq fois plus nombreux que de nos jours, de l’amiante et d’autres saloperies en « libre-service » dans les entreprises. Attention, je ne dis pas que tout va bien aujourd’hui. De nouvelles nuisances sont apparues comme la précarité et les troubles psychosociaux. Mais la nostalgie nous joue parfois des tours. On regrette tous nos jeunes années, et c’est normal, mais qui voudrait vraiment revenir en ces temps où tant de maladies étaient incurables, de douleurs inéluctables ? Le taux de pauvreté chez les personnes âgées était trois à quatre fois supérieur à celui que nous subissons aujourd’hui. Nous devons nous battre pour ne plus revivre ces périodes. Dessiner l’avenir, imaginer le progrès, avec nos enfants, pour les jeunes générations, être à leurs côtés dans leurs combats, c’est regarder devant et sûrement pas leur survendre un passé enjolivé.

Tu opposes le positionnement des conservateurs et du FN à l’espérance des militants engagés dans les associations. Peux-tu nous expliquer ton analyse ?

J.-L.M. : Le FN se nourrit de la nostalgie, du désenchantement et de l’absence d’espoir. Il joue sur les peurs, les ignorances et les angoisses sans offrir d’autres perspectives qu’une société de la méfiance, de la division et finalement du chacun pour soi, des jalousies et des exclusions. L’« entre-soi » étriqué qu’il promet est porteur de haine et de violence. L’antidote au FN et à ses idées, c’est la bienveillance, le regard positif sur son voisin, les échanges et les coopérations. La société civile et ses déclinaisons syndicales ou citoyennes constituent un des seuls remparts contre les intolérances grâce aux actions concrètes et utiles qu’elles sont capables d’offrir. Je crois aussi à l’éducation populaire qui dans ce monde numérisé et connecté a de vrais et nouveaux atouts. Je ne dis pas que c’est simple ou facile. Je sais aussi qu’une alternative politique est à imaginer, mais elle devra s’appuyer sur la société civile organisée et sur les nouvelles formes d’engagement de la jeunesse. Notre regard sur le monde n’est pas neutre. À tout voir et décrire en noir, on entretient sans le vouloir la désespérance et le populisme.

Tu développes les six révolutions en cours. Quelle est pour toi la plus importante ?

J.-L.M. : Je laisse mes éventuels futurs lecteurs et lectrices les découvrir une à une dans la dernière partie de mon essai. Elles sont difficiles à hiérarchiser car elles s’enrichissent les unes les autres. Je pense pourtant que c’est l’émergence de la connaissance, de la science et de l’intelligence qui permet d’apprécier les progrès qui ont marqué les civilisations et qui se poursuivent malgré la perception dépressive que nos contemporains ressentent. Michel Serres dans son petit livre C’était mieux avant ! (1) et l’ouvrage érudit et très documenté La Part d’ange en nous de Steven Pinker (2) sur la baisse des violences et l’émergence de l’empathie à travers les siècles apportent de l’eau à mon modeste moulin. Être conscients des violences, des injustices et des inégalités qui perdurent et parfois s’aggravent ne doit pas nous décourager et nous faire douter de l’avenir et des progrès encore possibles. Je ne suis ni naïf ni « bisounours ». Je mesure les obstacles et les adversités. Pourtant je crois à l’engagement, à la force de la générosité contre les obscurantismes et les barbaries.

Propos recueillis par Jean-Pierre Druelle

(1) Éditions du Pommier, août 2017
(2) Éditions Les Arènes, octobre 2017

Agir pour un idéal imparfait - Les cheminements d’un syndicaliste entre « loi Travail », engagements et bouleversements du monde, Jean-Louis Malys, éditions de l’Aube, 194 pages. Commande possible auprès de CFDT Productions : bon de commande à télécharger sur www.cfdt.fr
Jean-Louis Malys