Action internationale


Jusqu’où élargir l’Europe ?


Jusqu’où faut-il aller dans l’élargissement de l’Europe ?

Jacques Delors. Jusqu’où l’Europe ? Quand
la France de Pompidou décide de trouver
une solution avec la Grande-Bretagne, nous
savons tous qu’elle sera une empêcheuse
de tourner en rond. La Grande-Bretagne
reste toujours à équidistance des États-
Unis, du continent et du Commonwealth.

Le Président français de l’époque a pris le
risque, poussé par les autres pays, d’accepter
l’élargissement à la Grande-Bretagne mais
aussi au Danemark et l’Irlande. C’est un
choix historique.

La Grèce sortait du régime des Colonels !
Nouveau choix historique. Ensuite il y a
eu l’Espagne et le Portugal juste libérés de
régimes dictatoriaux. Vous vous rappelez
l’opposition de Jacques Chirac : « si ce
traité d’élargissement est signé, ce sera
catastrophique pour la France… »

Le quatrième choix historique vient après
la chute du Mur de Berlin. Sur les élargissements
aux pays d’Europe centrale
et orientale, nos gouvernements ont été
lamentables ! Ils se cachaient, ils rasaient
les murs. Comment ne pas ouvrir les bras
à des peuples qui pendant 40 ans ont subi
la nuit du totalitarisme ! Leur adhésion a
conforté leur démocratie et permis leur
développement.

Pour l’avenir, on devra consacrer plus de
moyens politiques et économiques aux
Balkans (les pays de l’ex-Yougoslavie en
particulier) et les accueillir aussi dans la
famille européenne.

Quand Robert Schumann a lancé son appel
en mai 1950, il y avait dans le gouvernement
français et dans les partis politiques
des personnalités réticentes à cet appel à
la paix et à la réconciliation. Il y avait la
mémoire des morts de la guerre des deux
côtés, le souvenir cruel de la déportation,
la méfiance, voire la haine…

Plusieurs fois l’Europe a été devant un défi
historique : à chaque étape elle a dit oui.

On pouvait concevoir une autre solution :
une Europe plus petite, plus cohérente, plus
cohésive. La grandeur de l’Europe est aussi
de faire face à ces défi s historiques, au nom
de la liberté, de la paix et de la compréhension
mutuelle entre les peuples…

Que pensez-vous de l’adhésion de la Turquie ?

Mon raisonnement est simple : compte
tenu de la montée de l’intégrisme, de sa
propagande, de son impact sur les populations - des centaines de millions - je ne dit pas dit non à la Turquie a priori, mais
oui à la négociation et… point à la ligne.
On verra après. Le non renforce la tension
et la propagande des extrémistes : « Vous
voyez bien que l’Europe est un club chrétien,
un club de riches ».

Pourquoi dire non
à la Turquie alors qu’au même moment on
veut faire une Union pour la Méditerranée ?
Il faut de la cohérence. La Turquie peut
très bien ne jamais répondre aux critères
d’adhésion. Mais je sais que le non brutal
sera désastreux du point de vue de la
bataille idéologique entre les démocraties
et certaines formes d’intégrisme.

L’Union des pays de la Méditerranée proposée par Sarkozy, effet d’annonce ou réelle bonne idée ?

Il lui a déjà fallu trouver un compromis
avec les autres États membres, car ils ne
voulaient pas d’un ensemble ne comportant
que les pays européens du Sud. A présent,
toute l’Union européenne participe à
l’Union pour la Méditerranée.

Cette zone couvre deux conflits : celui dramatique
Israël/ Palestine, et l’antagonisme sans
solution entre le Maroc et l’Algérie. Ils
ne sont pas arrivés à faire le Maghreb uni,
un marché commun entre Algérie, Maroc,
Tunisie, Libye et Mauritanie… Il faut tenir
compte de cette réalité.

On peut avoir des
projets communs comme la lutte contre la
pollution dans la Méditerranée, un marché
commun de l’énergie...

La coopération entre les peuples est un facteur de compréhension
mutuelle et de paix. C’est l’objectif
essentiel. La coopération renforce et reste
un moyen de mieux se connaître. Dans ce
débat entre Français, évitons l’emphase
et le lyrisme d’un côté, et le dénigrement
systématique de l’autre.

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