Notre dossier Europe


L’Allemagne est-elle solitaire ou solidaire ?


La question mérite d'être posée tant, dans la période de crise dans laquelle nous sommes, des divergences nombreuses sont apparues entre la France et l'Allemagne : intervention -ou non- du FMI dans les plans de soutien ; conditions concernant la création des mécanismes de solidarité financiers (FESF/MES) ; modalités d'intervention de la BCE ; mise en place de l'Union bancaire et du MSU ; création éventuelle des euro-bonds…

Quelques données générales sur l’Allemagne

- Population : 81,8 millions (au 1er janvier 2010)
- Superficie : 356.900 km2
- Capitale : Berlin.
- Villes principales : Hambourg - Munich - Cologne - Francfort/Main - Essen - Dortmund - Stuttgart - Düsseldorf-Hanovre - Nuremberg - Dresde - Leipzig
- PIB : 2.570 milliards d’euros
- Taux de croissance : 3%
- Taux d’inflation : 2,3%
- Balance commerciale : + 158,1 milliards
- Taux de chômage : 7,1%

(Données 2011 - Source Ambassade de France).

Évolution de quelques chiffres clés

Année 2007 2008 2009 2010 2011 2012
Croissance du PIB en% 3,4 0,8 -5,1 4,- 3,- 0,9
Taux de chômage en% 8,8 7,6 7,7 7,1 6,- 5,2
Déficit public : en % du PIB 0,2 -0,1 -3,2 -4,1 -0,8 -0,4
Dette publique : en % du PIB 65,4 66,9 74,7 82,4 80,6 83,-

Source : FMI Octobre 2012

L’Allemagne si prompte à donner des leçons de rigueur aux autres pays n’a pas toujours été la vertueuse qu’elle prétend être : en novembre 2003 -tout comme la France- elle a ainsi échappé à une procédure de déficit excessif.

Par ailleurs Patrick Artus (chef économiste IXIS) a démontré que les modes de calcul du déficit public de ce pays se jouaient de certaines règles de consolidation notamment en ce qui concerne les Lands.

Après une forte dépression en 2009 le pays s’est redressé et, s’appuyant notamment sur son industrie et sur de grosses PME centrées à l’exportation hors zone euro (de 16% du PIB en 2000 la part des exportations vers les pays extérieurs à la zone euro a bondi à 27% en 2011) : la balance commerciale devient alors largement excédentaire.

L’Allemagne est-elle pour autant une obsession française ( ?) : on pourrait le croire à recenser le nombre de publications (d’institutions - de « think tank ») qui lui sont consacrées.

Toujours est-il qu’avec la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989) et la réunification du pays entre la RFA et la RDA (3 octobre 1990) la relation entre les deux pays semble bien avoir changé : les relations au passé et à l’espace -avec la réunification- et les performances économiques respectives ont accentué les différences d’analyse.

Quelques éléments de comparaison

Pays Allemagne France
Données générales
Superficie (en km2) 356.900 543.965
Population (en millions) 81,9 62,8
PIB (en Mds €) 2.397 1.907
Croissance du PIB (en %) -4,7 -2,6
Finances publiques
Déficit public (en % du PIB) -3,3 -7,5
Dette publique (en % du PIB) 73,4 78,1
Emploi
Population active (en millions) 42,- (2008) 28,1 (2008)
Taux de chômage (en %) 7,8 9,1
Commerce extérieur
Solde commercial (en Md€) +138,7 -58,9
Solde des échanges franco-allemands +28 -15,9

Source : Ambassade de France.

A la lecture de ces différents tableaux les faiblesses de l’économie française sont criantes en matière de balance commerciale, de gestion des finances publiques et de chômage.

La situation de l’Allemagne n’est pas pour autant satisfaisante en tous points : sa démographie est déclinante, sa politique familiale est peu développée, les disparités sociales se sont accrues avec les réformes « Schröder/ Hartz » tant vantées par ailleurs (*), son système bancaire régional n’est pas complètement stabilisé.

(*) Réformes réalisées entre 2003 et 2005 : inspirées par Hartz (alors directeur du personnel de Volksvagen) elles visent :
- 1 : la simplification des procédures d’embauche (entrée en vigueur le 1er janvier 2003)
- 2 : les contrats « mini jobs » (entrée en vigueur le 1 avril 2003)
- 3 : la restructuration de l’agence nationale pour l’emploi (entrée en vigueur le 1er janvier 2004)
- 4 : la réduction des indemnités de chômage (entrée en vigueur le 1er janvier 2005)

Les forces et faiblesses de l’Allemagne

On peut se hasarder à résumer les forces et faiblesses de l’Allemagne dans le tableau ci-dessous.

Forces Faiblesses
Le caractère décentralisé du pays La concurrence entre les Lands
Le dialogue social et l’autonomie des partenaires sociaux La situation économiquement et socialement difficile dans l’ex RDA
L’importance de la formation en alternance La dépendance énergétique du pays
L’importance des PME/ Moyennes -Grandes en direction de l’exportation Le vieillissement démographique
La place accordée au secteur de l’industrie et à la recherche Le développement des inégalités (absence de SMIC - conséquences des lois Hartz)

Source : JPM

Quel avenir pour le couple franco-allemand ?

Si, comme on le dit très souvent la dynamique européenne est liée à l’entente préalable entre la France et l’Allemagne alors il faut maintenant faire le point sur la réalité aujourd’hui de ce couple pour en voir les forces et les faiblesses afin d’approfondir la construction européenne.

Il faudrait d’ailleurs dépasser la double incompréhension qui consiste pour l’Allemagne à invoquer l’Union politique et pour la France la gouvernance économique : sans que jamais aucun des deux pays ne précise vraiment plus ses intentions et ses engagements sur chacun de ces sujets.

L’anniversaire du Traité de l’Elysée (janvier 2013), les élections en Allemagne (en septembre 2013) -après celles en France en 2012- et avant les élections européennes de 2014 conduisent à faire cet examen.

Le couple franco-allemand est né de la volonté de bâtir une entente durable entre deux pays qui se sont durement affrontés à plusieurs reprises tout au long de leur histoire. Cela s’est traduit notamment par le « Traité de l’Elysée » (du 22 janvier 1963 signé entre Charles de Gaulle et Konrad Adenauer).

Ce Traité répond à trois objectifs :
- Sceller symboliquement la réconciliation franco-allemande
- Créer entre les deux peuples et, en particulier leurs jeunesses, une véritable amitié
- Favoriser la construction de l’Europe unie.

Des réalisations communes ont depuis été faites :
- L’OFAJ a été créé dès 1963 et a permis à environ 7,5 millions de personnes jeunes de découvrir le voisin
-  ARTE : sa création a été décidée en 1990 et constitue depuis une chaîne de référence pour la culture
-  L’Université franco-allemande a été créée en 1999 sous forme d’un réseau d’accords entre Universités françaises et allemandes
-  La tenue de sommets franco-allemands bimestriels
-  La désignation dans chaque pays d’un Secrétaire général pour la coopération franco-allemande (les deux Ministres délégués ou Secrétaires d’Etat aux Affaires Européennes)
-  Le Haut Conseil culturel franco-allemand (fondé en 1988 lors du sommet Kohl – Mitterrand) qui a pour objectif de conseiller les deux gouvernements en matière de politique culturelle
-  La brigade franco-allemande –créée le 12 janvier 1989- (à la suite du sommet franco-allemand de novembre 1987).

A ces diverses réalisations il faut ajouter la coopération entre les Assemblées parlementaires des deux Etats et les nombreux jumelages entre les communes et les régions des deux pays.

Dans une coopération qui cherche à se renouveler, aujourd’hui dans une Europe en crise les cérémonies du 50ème anniversaire du Traité de l’Elysée prennent un relief particulier.

Parmi ces initiatives mentionnons :
-  L’organisation d’une année franco-allemande (de septembre 2012 à juillet 2013 : période choisie pour tenir compte des vacances scolaires)
-  Le 8 juillet 2012 : la cérémonie à Reims –entre les deux chefs d’Etat- pour commémorer la rencontre entre Charles de Gaulle et Konrad Adenauer
-  Le 22 septembre 2012 : la rencontre pour célébrer le discours du Général de Gaulle à Ludwigsburg
-  Le 22 janvier 2013 : les cérémonies officielles du 50ème anniversaire du Traité
-  Juillet 2013 : le 50ème anniversaire de l’OFFAJ (Office franco-allemand pour la jeunesse)

L’avenir des relations franco-allemandes

Cet avenir est aujourd’hui problématique plusieurs évènements majeurs sont en effet venus perturber l’édifice : en premier la réunification de l’Allemagne (1990) –dont il n’est pas sûr qu’en France on ait pris l’exacte mesure- ; ensuite l’élargissement de l’Union Européenne notamment aux Pays de l’Europe centrale et orientale (2004) ; et dans la période présente les fortes différences pour ne pas dire divergences entre l’Allemagne et beaucoup d’autres pays européens dans la gestion de la crise.

L’Allemagne est devenue une grande puissance économique qui s’est quelque peu autonomisée vis-à-vis de l’Europe, elle a réorienté ses relations à l’Est de l’Europe (y compris avec la Russie) ; ses performances économiques actuelles (en matière de déficits publics et de commerce extérieur) lui donnent quoiqu’il en soit un poids significatif dans les rencontres et négociations européennes.

A cela il faut ajouter des divergences diverses citons pèle –mêle :
-  La création de l’UPM (Union pour la Méditerranée lancée par la partie française : belle idée mais gâchée au départ car enclenchée sans concertation européenne)
-  Les choix énergétiques dont notamment la décision allemande –suite à l’accident nucléaire de Fukushima- là aussi sans concertation européenne- d’arrêter toutes les centrales nucléaires allemandes d’ici 2022
-  L’abstention de l’Allemagne à l’ONU en mars 2011 relative à l’intervention militaire en Lybie

La question fondamentale est donc posée (et le cinquantième anniversaire du Traité de l’Elysée en fournit l’occasion) de savoir si l’intérêt général européen peut à nouveau prévaloir en s’appuyant sur le moteur du couple franco-allemand lequel ne peut de toute façon pas dans une Europe à 27 se transformer en directoire et doit donc s’adapter et se transformer.
A l’évidence une meilleure compréhension mutuelle des intérêts, des cultures, des stratégies est nécessaire pour donner un nouveau souffle au couple franco-allemand : en aucun cas les règles ne pourront se substituer à un projet européen solide et partagé.

D’ailleurs, sur le plan européen, l’influence allemande est marquante dans plusieurs domaines clés en particulier : la politique de la concurrence, la politique monétaire ou encore les modalités du pacte de stabilité et de croissance qui vise à réprimer les déficits budgétaires excessifs : cette influence s’appuie sur une doctrine : « l’ordo-libéralisme »

L’ordo-libéralisme est une doctrine largement admise et partagée en Allemagne.

Ce mouvement est né, dans ce pays, après la crise de 1929 : il regroupe autour d’une revue « Ordo » un centre de recherche de l’Université de Fribourg un groupe d’intellectuels venant de plusieurs disciplines. C’est surtout, par la suite, Ludwig ERHARD -futur chancelier chrétien démocrate- qui sera le principal promoteur de cette école.

L’ordo-libéralisme (source : « En temps réels » Strassel - juin 2009) est :
« un libéralisme prônant la liberté économique faisant confiance aux initiatives individuelles et aux mécanismes de marché s’opposant donc à toutes les formes de socialisme et de dirigisme mais qui, en même temps, se démarque d’une liberté sans règles ni limites ».

L’Etat ordo-libéral est un Etat de droit où la règle juridique sert de guide à la politique économique et vise à empêcher une coalition d’intérêts privés contraires à l’intérêt général.

Il en résulte, au plan économique, le primat accordé aux politiques structurelles sur les politiques conjoncturelles.

Globalement cette doctrine a enfanté, sur le plan politique, la reconnaissance générale de la suprématie de l’économie de marché (admise également par le SPD à la suite de son congrès de Bad Godesberg en 1959).

Cette approche -largement transposée au plan européen- repose sur des règles juridiques contraignantes (pacte de stabilité -strictes conditionnalités des différents plans de soutien - critique des interventions « non conventionnelles » de la BCE) avec des organismes de juridiction indépendants (Politique européenne de la concurrence - BCE - CJE).

Est-elle adaptée à un espace élargi à 27 et plus demain) ? Est-elle adaptée à une situation de crise qui réclame des réponses urgentes ( ?) Rien n’est moins sûr comme l’ont d’ailleurs démontré le coût des atermoiements de la chancelière allemande dans la gestion de la crise de l’euro.

Bref, une remise à plat globale du couple franco-allemand est nécessaire : les différences de performance économiques sont à prendre en compte tout comme les projets (ou absence de projets) respectifs pour l’Europe mais, sont également à prendre en compte les soubassements cultuels, les doctrines qui ne sauraient être les oubliés de cet inventaire nécessaire.

Jean-Pierre Moussy

En savoir plus : Quelques textes de référence :

- 22 Janvier 1963 : « Traité de l’Elysée »
- 22 Janvier 1988 : Création du Conseil Economique et Financier franco-allemand (CEFFA)
- 22 Janvier 1988 : Création du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité
- 1989 : Création du Conseil Franco-allemand de l’environnement (CFAE)
- 4 Février 2010 : Agenda franco-allemand 2020.

Les dégâts humains des conflits franco-allemands

Le fait que la plupart des dirigeants politiques actuels n’aient pas personnellement connu la dernière guerre mondiale n’exonère pas de regarder le passé avec lucidité : l’histoire constitue une somme de connaissances utiles pour décoder le présent. Cela est d’autant plus nécessaire que dans divers pays européens on voit resurgir des mouvements d’extrême droite, xénophobes et parfois même ouvertement néonazis.

Guerre France Allemagne Total pour les belligérants
1870 (19 juillet 1870 / 29 janvier 1871) 128.000 morts (au combat ou de maladie) + 128.000 blessés 139.000 morts dans les rangs de l’armée + 143.000 blessés
1914/1918 1ère guerre mondiale (août 1914 / 11 novembre 1918) 1,697 million 2,5 millions 18 millions
1939/1945 2ème guerre mondiale (septembre 1939/ juillet 1945) 541.000 9,128 millions 60 millions dont 21 millions pour l’Union Soviétique ; 20 millions pour la Chine et plus de 5 millions de Juifs.