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L’État doit garantir l’accès aux soins, malgré un monde médical en crise


Jean-Marie Spaeth, syndicaliste CFDT, président de 1996 à 2004 de la Caisse nationale d’Assurance maladie des travailleurs salariés (CAMTS), devenue Assurance maladie en 2018

Fil Bleu – La France manque-t-elle de médecins ?

Jean-Marie Spaeth

La difficulté d’accès aux soins est une préoccupation. Selon une étude de Doctolib et de la Fondation Jean-Jaurès parue le 19 mai 2026, près de deux tiers des patients disent avoir déjà abandonné la recherche d’un rendez-vous en raison d’une attente jugée trop importante.

On dit que la France manque de médecins. Or, selon les statistiques, la France a davantage de médecins généralistes que l’Allemagne et l’Europe en général. Lorsqu’on prend en compte les médecins généralistes et les spécialistes en Europe, nous sommes au milieu du tableau.

La réalité est différente dans notre pays selon les spécialités et situations géographiques. Il y a une inégalité de répartition des médecins entre Paris intra-muros et la campagne.

En cardiologie, le délai varie de 16 jours à Paris à 164 jours dans le Gers. En ophtalmologie, de 5 jours en Seine-Saint-Denis à 153 jours dans le Gers. L’accès aux soins est de plus en plus difficile pour certains patients, en raison du manque de médecins, mais aussi de l’organisation du système et des délais d’attente. Ces écarts dépassent la seule opposition villes et campagnes, ils dessinent des fractures propres à chaque spécialité.

Pourquoi le nombre d’actes de soins a-t-il diminué ?

Avec le changement de génération des soignants, la nécessité de concilier vie professionnelle et vie familiale est devenue progressivement plus importante.

Quand je présidais de 1996 à 2004 le conseil d’administration de la CAMTS, l’idée était que les médecins multipliaient les actes médicaux parce qu’ils n’étaient pas assez rémunérés. Le climat général favorisait une revalorisation des honoraires, convaincu que c’était un moyen pour réduire le nombre d’actes par médecin. Martine Aubry, alors ministre de l’Emploi et de la Solidarité, a même inventé des « lettresclés flottantes » ou des « niveaux flottants ». Certaines valeurs tarifaires utilisées pour payer ou rembourser un acte médical pouvaient être ajustées à la hausse ou à la baisse selon le nombre d’actes réalisés.

Quel impact a le coût des soins pour les patients ?

En 30 ans, la valeur de l’acte médical a augmenté de 80 %, passant en 1995 de 16,70 euros à 30 euros à ce jour. Pendant cette période, le nombre moyen d’actes réalisés a baissé d’un quart et les visites à domicile ont quasiment disparu.

La médecine est en crise malgré l’amélioration du revenu et des conditions de travail. Oui, le coût de l’acte est une raison d’abandon des soins, particulièrement les dépassements d’honoraires pour les spécialistes.
Les gouvernements successifs et la passivité de la Cnam expliquent les dépassements d’honoraires des spécialistes sans que cela corresponde à un bénéfice médical supplémentaire pour le patient.

Le médecin décide lui-même que M. X ou Y paiera plus que son voisin ! Cela se répercute sur le coût des complémentaires santé (mutuelles) qui augmentent, car elles répercutent ces dépenses sur les cotisations des patients, sans oublier le transfert des dépenses de la Sécurité sociale vers les mêmes complémentaires. La Constitution française et l’éthique médicale imposent de soigner sans discrimination. Comme l’État et la Sécurité sociale l’ont fait pour d’autres professions médicales, la liberté d’installation des médecins doit être régulée.

Propos recueillis par Denis Ritzenthaler