Action internationale


L’Europe : « la compétition stimule, la coopération renforce, la solidarité unit »


Pouvez-vous développer le concept européen d’économie sociale de marché ?

Jacques Delors. C’est une formule dont on
abuse. Le concept d’économie sociale de
marché a été fondé en Allemagne. L’économie
sociale de marché repose d’abord
sur un constat : le marché est le moins
mauvais système pour sélectionner des
activités et stimuler la compétitivité et la
productivité.

L’économie de marché est
sociale si elle est flanquée d’une régulation
par les partenaires sociaux au niveau
national, régional et dans les entreprises
par la cogestion. Enfin, elle est complétée,
enrichie, par le système de sécurité
sociale. C’est la définition de départ. On
la retrouve aussi en Autriche.

Mais il y a trois autres modèles en Europe.
Il y a le modèle du Nord, la vraie
sociale démocratie, la mienne. Elle est
fondée sur des principes équivalents avec
un poids donné aux partenaires sociaux
encore plus grand mais sans la cogestion.

Dans le système suédois, le tempo était
donné par le congrès de LO (Confédération
syndicale suédoise) et non pas par le
parti politique. Même si cela a changé, le
système nordique reste le système le plus
égalitaire.

Un autre système était celui de
l’anglais William Beveridge, l’autre fondateur
de la sécurité sociale. Il a fonctionné
en Grande-Bretagne jusqu’au moment où
ce pays, accumulant trop de retard économique,
ne pouvait plus du tout faire face.
Est alors arrivée la période Thatcher ! Elle
n’a pas tout liquidé mais a quand même
changé la donne. La troisième voie de Tony
Blair est un autre système plus axé sur la
responsabilité individuelle.

En France, nous vivons dans un système étatique.
L’État domine dans la protection sociale,
même si les partenaires sociaux y ont
une place. Le politique l’emporte sur le
social. Combien de fois j’ai entendu des
camarades me dire : tout est politique !
C’est une des erreurs les plus manifestes
que l’on peut commettre. La France est
marquée par un système étatique où l’on
a beaucoup de mal à respecter les partenaires
sociaux.

Se référer à l’économie sociale de marché
demeure valable. Mais, à mon sens cette
notion reste à redéfinir pour chaque pays,
car nous n’allons pas vers la convergence
des systèmes.

En Europe, il ne faut jamais oublier la répartition
des compétences telle que prévue
dans les traités. Pour aller vite, une grande
partie des questions sociales demeurent
de la compétence nationale. C’est pour
cela que je vous ai décrit ces systèmes et
que je veux souligner l’importance vitale
de la diversité.

Pour certains de nos concitoyens, l’Europe coûte cher et rapporte peu ?

D’abord donnons les chiffres. Le budget
de l’Union européenne représente un
peu moins de 1% de la richesse nationale
(PNB) de tous nos pays. Ce sont 2,1% des
dépenses publiques additionnées des pays.
L’Europe revient actuellement à 63 centimes
par jour à chaque citoyen. Sur ces
dépenses, 43% vont à la politique agricole
commune, 40% aux politiques de cohésion
économique et sociale que j’ai lancées.
Le reste va aux actions de compétitivité
sur la recherche, le fonctionnement…

Ce budget stagne à 1% du PNB depuis longtemps.
J’avais demandé, dès 1989, qu’on
le porte à 1,3%. La rigueur budgétaire que
chaque pays s’applique a des conséquences
sur le budget européen. Compte tenu,
par exemple, de la stratégie de Lisbonne
et des élargissements, cette augmentation
est encore plus justifiée.

Quel a été l’apport de l’Europe dans l’essor économique ?

La construction européenne a stimulé
l’économie française. Cela explique que
le Général de Gaulle, pourtant peu favorable
à l’intégration européenne, ait accepté
les traités de Rome quand il est revenu au
pouvoir en 1958. L’économie française a
été stimulée, mais pas au point de la rendre
aussi compétitive que souhaité.

Autre aspect à souligner : les politiques
de cohésion annoncées par le traité dit de
l’Acte unique représentaient 5% du budget
quand je suis arrivé à la Commission.
Maintenant, elles en représentent 40%.

Quand j’ai quitté la Commission, 46%
du territoire français était couvert par ces
politiques ! Je crains qu’elles ne deviennent
plus que des subventions aux États
membres les moins riches. Si la politique
de cohésion économique et sociale ne
s’applique pas à tous les pays, y compris
aux plus riches, c’est une déformation
de l’esprit de l’Acte unique.

Ses grands principes sont : la compétition qui stimule,
la coopération qui renforce, la solidarité qui unit. Il faut continuer à se référer à ces principes.

Bien entendu, la cohésion économique et sociale a énormément aidé l’Irlande, la Grèce, l’Espagne, le Portugal. Il suffi t
de regarder maintenant leur niveau de vie.
S’ils ont aussi fait un effort eux-mêmes,
sans ces aides, ils ne seraient pas arrivés
au stade actuel de leur développement.
La solidarité a joué. Une des dimensions
sociales essentielles de l’Europe est donc
bien la politique de cohésion économique
et sociale.

L’euro a beaucoup monté par rapport au dollar américain. Qu’est-ce qui ne va pas ?

Du point de vue de l’histoire, l’euro est un
succès pour la construction européenne.
Du point de vue des économies nationales,
l’euro aura évité bien des difficultés
à certains pays, durant ces dix dernières
années. Mais si l’euro protège, il ne dynamise
pas.

L’Union économique monétaire doit marcher
sur deux jambes : la jambe monétaire
et la jambe économique. En 1997, en tant
que simple militant européen, j’ai proposé,
à côté du pacte de stabilité, un pacte de
coordination des politiques économiques.
Mais cette suggestion a été pratiquement
ignorée par le président de la République
et le Premier ministre de l’époque...

La baisse du dollar fait monter l’euro. Le
problème c’est le dollar. C’est aussi la suprématie
des États-Unis. Ils ont un déficit
budgétaire et surtout un déficit de la balance
des paiements considérable et ils ne font
rien. Comment voulez-vous que l’Europe
dise quelque chose puisqu’elle n’a ni cette
coordination des politiques économiques,
ni une voix extérieure unique ?

A mon avis, si on avait eu un pacte de
coopération des politiques économiques
depuis la création de l’euro, nous aurions
en moyenne 0,5% de croissance en plus
chaque année.

En résumé, les deux points faibles de l’euro
sont l’absence de la jambe économique et
d’une parole extérieure commune.

Entretien exclusif avec Jacques Delors

Sommaire d’un dossier spécial de 11 articles :
- Jacques Delors, un désir permanent d’améliorer la société
- Lexique
- L’Europe : « la compétition stimule, la coopération renforce, la solidarité unit »
- L’agriculture n’est pas une activité comme les autres
- Jusqu’où élargir l’Europe ?
- « Pour une politique commune de l’énergie »
- « La convention collective summum du socialisme démocratique »
- Des rapports au CERC pour décrire la réalité et la dénoncer
- Écartés avant la retraite, oubliés après
- Qui est Jacques Delors ?
- Le livre des « Mémoires » de Jacques Delors