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L’hommage à Jacques Chérèque par Nicole Notat


Vous pouvez lire ci-dessous le témoignage de Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT, en hommage à Jacques Chérèque, prononcé lors des obsèques à Pompey le 28 décembre 2017.

Jacques nous a quittés. L’année 2017 avait mal, très mal commencé avec le départ de François, elle se termine mal pour leur famille, pour la CFDT aussi, toutes les deux durement touchées.
Jacques est parti, comme il a vécu. Digne et riche d’une vie bien remplie. Il nous laisse des sentiments forts qui nous rattachent à lui et beaucoup de choses en partage.
D’abord une profonde émotion et une immense tristesse ressentie dans le mode syndical et politique au niveau local et national. Cette audience en témoigne.
La Fierté, pour beaucoup d’entre nous, d’avoir eu la chance d’agir à ses côtés, d’apprendre de lui, nous sommes nombreux qu’il a fait grandir dans l’action syndicale.
C’est le moment de lui redire notre reconnaissance pour ce qu’il a apporté à la CFDT, bien-sûr, et bien au-delà d’elle.
Reconnaissance pour ce qu’il a donné à la sidérurgie qui a tant compté pour lui.
C’est le moment aussi de rendre hommage à tout ce qu’il a apporté à la région, dans un contexte historique particulier, difficile, à la fois de mutation et de crise.

Un caractère entier, une personnalité forte

Mais comment ne pas rappeler ici, avec affection, certains des traits qui singularisaient Jacques.
Le caractère : tu étais Jacques, entier dans l’engagement, dans les exigences qui vont avec, et dans ta façon d’être : déterminé, refusant de céder jamais à la résignation, pugnace dans l’action
La force de ton caractère, Jacques, tu la puisais bien-sûr dans ta personnalité. Une personnalité forte, vive, au verbe haut, connue pour ses célèbres coups de gueule mais aussi un sens de l’humour qui faisait fondre y compris creux qui étaient durs avec toi. Tu étais un bon vivant à la personnalité attachante
Mais cette force, tu la puisais aussi, dans ton intelligence profonde des situations et des enjeux, dans ta capacité de refus de subir les évènements, dans l’énergie avec laquelle tu t’employer à convaincre, à entrainer pour relever les défis et dessiner l’avenir.

Faire face à la tempête de la crise, à penser et vouloir l’avenir

Tu avais tôt compris les évolutions et les ruptures, dont certaines très douloureuses, qui étaient à l’œuvre dans la société, dans les rapports sociaux, dans l’emploi et dans l’économie au sens large. Et quand je dis « douloureuses », beaucoup ici savent ce que cela recouvre.
Jacques tu étais de ceux qui, dans la tourmente d’une époque de terribles restructurations, de fermetures de sites, et de montée du chômage, ne cédaient rien, ni à la désespérance qui voudrait que la fin d’un monde signifie la fin du monde, ni au conservatisme qui voudrait que la technologie et la production se perpétuent sans rapport avec leur temps.
Ta fougue, Jacques, et ton tempérament ont immensément aidé, au-delà des travailleurs et de la CFDT, les femmes et les hommes de Lorraine à faire face à la tempête de la crise, à penser et à vouloir l’avenir.

De Lula au Brésil à Lech Valesa ou Bronislaw Geremek en Pologne...

Tu as laissé des traces indélébiles auprès de beaucoup de dirigeants syndicaux à l’international, fonction que tu as occupée pendant 5 ans à la commission exécutive de la confédération. De Lula au Brésil à Lech Valesa ou Bronislaw Geremek en Pologne en passant par les pays du Maghreb, tu as marqué les mémoires, inspiré et accompagné leurs luttes dans leur quête d’ un syndicalisme libre et indépendant
Ton action en Europe, en grande complicité avec Jacques DELORS a marqué. Tu as avec les grands leaders italiens et allemands de l’époque œuvré pour une Europe forte, ouverte et sociale.

Son engagement en faveur de l’intérêt général

Je veux enfin relever la relation de Jacques au monde et à l’action politiques. Son plein engagement en faveur l’action syndicale ne l’a pas rendu moins attentif aux particularités, aux contraintes et aux fenêtres de chaque moment politique.
Il a fait, sans concession, sans dogmatisme ni reniement de son implication dans la vie politique un prolongement de son action syndicale, la continuation sous d’autres fidèles de son engagement en faveur de l’intérêt général.
C’est dans cet esprit qu’il prit une part active dans les assises du socialisme en 1974. C’était un passeur positif soucieux d’apporter un débouché politique aux luttes sociales
Il n’en affirmait pas moins « devoir assumer sans défaillance » l’indépendance de l’organisation quand en particulier, la politique ou tels ou tel de ses courants faisaient irruption dans la vie syndicale

Aux Aciéries de Pompey...

Ces propos valent bien quelques illustrations qui donnent à son action autant qu’à sa personnalité toute sa saveur.
D’abord aux Aciéries de Pompey, Jacques crée avec le concours de René Carême, de Walter Paini, d’Yvon Tondon, de Tony Trogrlic et de Roger Briesch la section CFTC.
Autant de figures connues et reconnues. Une bande de copains aussi au sein de laquelle les liens ne se distendront jamais quand bien même tous n’étaient pas en toute circonstance toujours en phase.
Aux élections des délégués du personnel qui ont suivi, la section obtient tous les sièges chez les mensuels et 5 sur 6 chez les cadres. Jacques devient le secrétaire du CCE et siège au conseil d’administration des aciéries avant de devenir permanent pour la sidérurgie à la FGM puis son secrétaire général. L’itinéraire était tracé.
S’il fallait illustrer son charisme, son leadership ses premiers pas aux aciéries suffisent à les révéler. Ils ne le quitteront pas.
Il y eu le passage à la CFDT puis mai 68.
Certes Pompey n’est pas le quartier latin, mais jugez la manière dont Jacques en parlera.
« Pour nous en Lorraine, c’est une partie de plaisir. Tout le monde en grève. Les métallos sont considérés comme des héros par les étudiants et les gauchistes (j’ajoute que le c’est bien la seule fois que Jacques trouvera grâce aux yeux des gauchistes), il poursuit « je me vois encore aller prêcher dans les amphis pleins à craquer ».

L’issue existe : un plan d’industrialisation, de diversification et de développement de la Lorraine

Et au plein cœur de la mobilisation sociale sur la sidérurgie, en avril 1984, alors que les relations intersyndicales, avec la CGT en particulier, sont disons-le d’une rare violence, Jacques y prend la parole devant une foule de 20 000 personnes.
« La CFDT qui met sa confiance dans la mobilisation sociale est persuadée qu’au-delà de l’amertume et du désespoir, il y a place pour la construction d’une alternative positive à ce qui apparaît aujourd’hui inacceptable parce que sans issue. Cette issue existe. La CFDT l’a toujours défendue. Elle s’appelle un plan d’industrialisation, de diversification et de développement de la Lorraine ».
Des propos courageux et justes qui connaîtront bien sûr des remous externes mais aussi internes.
On comprend que Laurent Fabius ait proposé à Jacques la fonction de préfet délégué en Lorraine sur ce projet de développement et de ré industrialisation.
Et que Michel Rocard en fasse plus tard son ministre délégué à l’aménagement du territoire
Et pour illustrer le recours à sa mémoire et son sens de la répartie. Il n’y a pas si longtemps, en 2015, quand François Hollande se rend sur le site de Pompey (en clin d’œil à Florange) pour y saluer le travail de reconversion, Jacques s’exprime ainsi, je cite « il y a 30 ans quand nous avons évoqué la reconversion du bassin, j’ai été hué et insulté. Aujourd’hui le président de la République vient rendre hommage au travail que nous avons mené, nous avons juste eu raison trop tôt ».

Cette année a été dure pour la famille CFDT

Je ne saurais conclure cet hommage sans dire à Élisabeth, à ses fils, à Marinette, à leurs enfants et petits et arrières petits-enfants, combien nous partageons leur peine, combien nous voudrions l’alléger, eux qui garderont de Jacques un époux, un père, un grand père hors du commun.
Sans dire, enfin, combien cette année finissante a été dure pour la famille CFDT. Trop de disparitions, je pense, au-delà de celle de François et de Jacques, à celle de Jacques Moreau, d’Edmond et aussi de Marguerite Bertrand.
Tous nous donnent un héritage à faire fructifier, dont les générations actuelles avec Laurent Berger à leur tête ont à cœur d’accomplir et d’enrichir.
Laurent qui, à regret, n’a pu être présent parmi nous.

Adieu Jacques ! Tu as été un grand et inspirant bonhomme.

Nicole Notat

NDLR. Le texte nous a été transmis par Jean-Pierre Bobichon.
Les intertitres sont de la rédaction.
La photo de Jacques Chérèque, de 2011, a été prise pour illustrer un dossier de Fil Bleu (magazine des adhérents) sur la Lorraine à l’occasion du congrès de la CFDT Retraités à Metz.