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La Grèce et l’Europe à l’épreuve de la crise


Une dette insoutenable. Une situation sociale grave avec un taux de chômage de 50 % pour les jeunes de moins de 25 ans. Un quart de la population en dessous du seuil de pauvreté. Et des réponses inadéquates à vau-l’eau. La Grèce est au bord du gouffre. Et l’Union européenne doit repenser la gouvernance de la zone euro pour la rendre plus démocratique, favoriser le dialogue social dans la conduite des réformes, et développer des actions qui donnent une meilleure visibilité au projet européen.

Pourquoi se préoccuper à ce point d’un pays qui ne représente à peine que 2 % du PIB de la zone euro ? Trois raisons à cela :
- des raisons de solidarité, de cohésion, liées au projet européen et à celui de la zone euro ;
- des raisons relatives à la « gestion des risques » de nature systémique : les leçons de la chute de « Lehman Brothers » et de la crise des subprimes doivent évidemment être intégrées ;
- des raisons géopolitiques. La Grèce est située à l’extrême sud des Balkans. Elle a des frontières avec l’Albanie, la Bulgarie, la Macédoine, la Turquie. L’Otan a des bases militaires sur certaines de ses îles, notamment sur l’île de Souda à proximité des côtes de Syrie, de Jordanie, du Liban et d’Israël.

Conclusion difficile

À l’occasion du référendum du 5 juillet, le peuple grec à 61,3 % a répondu « Non » au « plan de réformes contre argent frais » arrêté le 25 juin par les Européens et le FMI. En réalité il s’agissait plus de conforter le mandat « anti-austérité » du gouvernement Tsipras. La Grèce n’était pas en mesure de rembourser les sommes du deuxième plan d’aide. Pour l’essentiel : 1,6 milliard au FMI (non remboursé comme prévu initialement au 30 juin) ; 3,5 milliards (le 20 juillet) à la Banque centrale européenne (BCE).

Après un nombre incalculable de sommets de la zone euro, la Grèce présente le 9 juillet son plan de réformes. C’est logique. Aucun prêteur n’accorde de prêts sans obtenir des contreparties. Mais sont-elles acceptables par le gouvernement et le corps social déjà très largement mis à l’épreuve ? Les propositions du gouvernement grec portent pour l’essentiel sur un plan d’économies de 13 milliards sur deux ans avec des rentrées fiscales supplémentaires à hauteur de 1 % du PIB en année pleine, des réductions supplémentaires des dépenses des retraites de 1 % en 2015 ; la réalisation d’un « surplus primaire » (=surplus budgétaire avant paiement des intérêts de la dette) de 1 % en 2015 ? et 2 % en 2016. Le gouvernement grec souhaite par ailleurs des engagements sur la renégociation de la dette. La conclusion d’un accord apparaît alors toujours difficile.

Fragilité

Le « Grexit » sera évité de justesse ! Il aura fallu 17 heures de négociation non-stop et près d’une quinzaine de réunions de l’Eurogroupe pour aboutir. La France le refusait. L’Allemagne, particulièrement son ministre des Finances, habituellement si à cheval sur la lettre des traités, préconisait que la Grèce sorte temporairement de l’euro (pendant cinq ans). Les traités ne le prévoient pas.

La monnaie unique a été préservée. Des moyens supplémentaires indispensables ont été accordés pour le développement économique de la Grèce. Mais le paradoxe fondamental de ce plan, comme des précédents, réside dans le fait qu’une bonne partie de l’argent prêté servira à rembourser les échéances dues. Ce système de « crédit renouvelable » est sans fin. Il ne résout pas le problème de fond de la restructuration de la dette. Tant que cela ne sera pas fait (ce à quoi se refuse encore l’Allemagne) nous nous trouverons dans la situation que nous venons de connaître.
Les Parlements nationaux apportent leur accord explicite à ce plan : la Grèce le 15 juillet, la France l’Allemagne, la Finlande l’Autriche, les Pays-Bas, l’Estonie, la Lettonie le font à leur tour. En Grèce, les banques ont rouvert le 20 juillet après trois semaines de fermeture. Le contrôle des capitaux n’a pas su empêcher leur fuite estimée, sur les cinq premiers mois de l’année, à 30 milliards d’euros. Les particuliers, eux, ne peuvent effectuer depuis le 28 juin que des retraits limités à 60 euros par jour et par personne, puis à compter du 20 juillet de 420 euros dans une semaine. Cette situation crée une fragilité certaine au niveau des entreprises, de l’économie et de l’opinion.

Investissement et compétitivité

L’Union européenne et la zone euro sortent « abîmés » par cet « épisode » grec. Le couple franco-allemand n’a pas bien fonctionné. Les divergences de fond sont réelles. Au centre de celles-ci, les propositions du ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, qui ont singulièrement envenimé la situation. Contrairement à ce que répètent à l’envi les « orthodoxes », les recettes de l’austérité ne marchent pas.
Les exemples souvent mis en avant dans les plans d’ajustement de l’Irlande, du Portugal ou de l’Espagne n’apportent pas la réponse probante attendue. Avec les dégâts sociaux qui se creusent encore, les mesures ne répondent pas à la situation spécifique de la Grèce. Le pays a besoin fondamentalement d’un programme de développement économique, une sorte de « plan Marshall » qui lui permette de sortir du marasme actuel.

La zone euro a besoin, elle, d’une gouvernance économique nettement améliorée. Et l’Union européenne dans son ensemble a besoin de retrouver de la croissance et pour commencer de mettre en œuvre le plan d’investissement (dit « plan Juncker ») pour retrouver le chemin de la compétitivité et de l’emploi.

Prendre la mesure

Dès lors, trois problèmes essentiels se posent :
1) L’impact des mesures récessives sur l’économie grecque. Le principe de ces mesures est discuté par nombre d’économistes parmi lesquels Joseph Stiglitz : « Les hausses de taxes et les baisses des dépenses publiques prévues représentent une contraction budgétaire de plus de 6 milliards d’euros en 2015 et 2016, soit 3,4 % du PIB ». Fondamentalement l’efficacité de ces mesures pose problème !

2) L’insoutenabilité de la dette ? Sur ce point aussi le blocage semble total. Le FMI considère cette dette comme insoutenable. Elle pourrait passer de 177 % du PIB à 200 % d’ici deux ans. Un allégement de la dette peut être opéré soit par un rallongement de 10 à 30 ans du « délai de grâce » pendant lequel la Grèce n’a rien à rembourser, soit par un effacement pur et simple de tout ou partie de celle-ci. Le Président de la BCE indique également de son côté le 16 juillet que la question d’un allégement de la dette de la Grèce est « indiscutable ». L’Allemagne a une position plus complexe qu’il y paraît. Elle refuse d’aborder le sujet de « la restructuration de la dette » au motif que celle-ci serait contraire au principe de « no bail out » qui bannit tout renflouement d’un État européen par un autre État membre. Il faudra bien pourtant que la position de l’Allemagne évolue, tant le niveau de la dette grecque est effectivement insoutenable.

3) La question démocratique. Le gouvernement grec a dû s’engager à « consulter les institutions créancières et convenir avec elles de tout projet législatif avant de le soumettre à la consultation publique ou au Parlement ». Le contrôle de la Troïka et des institutions financières n’est plus a posteriori mais en amont. Pareille intrusion provoque de vives réactions des « europhobes » qui les dénoncent vivement, mais aussi des « pro-européens » qui les regrettent. La technocratie financière a pénétré là le terrain politique qui ne lui appartient pas. Et cela sous l’impulsion de l’Allemagne si attachée aux prérogatives de son Parlement ! Le plus rapidement possible, avec le concours du Parlement européen, il convient de reconquérir ces espaces démocratiques. Sinon le projet européen risque d’en être sérieusement altéré.
Dans cette affaire, l’Union européenne et la zone euro jouent gros. Il est de l’intérêt de tous d’en prendre la mesure d’autant plus que l’extrême droite, en Grèce, en Finlande, comme en France, est à l’affût, guettant pour aujourd’hui ou pour demain un éventuel « Grexit » (une sortie de l’euro), qui viendrait conforter ses thèses nationalistes.

Jean-Pierre Moussy

Le 14 août l’Eurogroupe a donné son feu vert pour un 3e programme d’aide à la Grèce. (Photo D Druesne)