Actu revendicative


La Lorraine : région capitale au cœur de l’Europe


La CFDT Retraités tient son congrès en Lorraine, à Metz précisément, du 24 au 26 mai. A cette occasion, nous publions une série d'articles sur la Lorraine, sur des lorrains, sur le congrès et sur Metz.

Tels les trois mousquetaires à la recherche du collier de la (Lor-)raine, Roger Cayzelle, Roger Briesch et Jacques Chérèque fourbissent leurs réflexions et leurs projets sur l’avenir de la Lorraine qui va accueillir fin mai le prochain congrès de l’Union confédérale des retraités (UCR).

L’un est l’actuel président du Conseil économique, social et environnemental de Lorraine. L’autre fut le président du Comité économique et social européen. Le troisième étonna bien son monde en devenant, entre autres, préfet en Lorraine puis ministre chargé de l’aménagement du territoire.

Nos trois compères, formés par la CFDT, lui en ont fait voir autant qu’ils ont su la faire avancer. Et ils vivent au présent leur territoire avec « la rage de faire » … pour que demain la Lorraine soit à la croisée des chemins, au-delà des frontières, au cœur de l’Europe.

Reste à désigner d’Artagnan et à interroger « la classe politique locale d’où nulle figure n’émerge pour porter au plus haut le message d’une région » comme le constatait dès 2008 Philippe Waucampt dans le Républicain Lorrain.

Dossier réalisé par Daniel Druesne avec Guy Gouyet et Jean-Pierre Bobichon. Photos de Bernard Verwée.

De gauche à droite : Roger Briesch, Jacques Chérèque et Roger Cayzelle

Hagondange, Gandrange, Pompey, Thionville, la sidérurgie, les mines de fer et de charbon... Dès 1966, la Lorraine modernise sa sidérurgie mais en ignore le volet social. Les grèves de 1967 ont duré plus d’un mois et restent dans toutes les mémoires. Elles ont forgé des générations de syndicalistes.

Dès les années 70, la crise économique frappe la sidérurgie. Certains se souviennent des préretraites à 60 ans (au lieu de 65 ans) et des manifestions de ces ouvriers sidérurgistes qui refusaient qu’on les sorte de leur travail !

Dans les années 80, on se bat pour créer des activités alternatives, pour développer des systèmes de protection sociale, pour élaborer des contrats de plan État-région spécifiques à la Lorraine jusqu’à la signature en 1989 d’un deuxième contrat de plan, et la création d’un fonds régionalisé d’initiative locale autour de deux exigences : « Plus de région. Mieux d’État ».

En avril 2004, les dernières tonnes de charbon sont arrachées au sous-sol. Huit siècles d’histoire minière s’achèvent avec la fermeture du dernier puits de la Houve à Creutzwald en Moselle. Fin 2006, la décentralisation ratée de Jean-Pierre Raffarin vient donner le coup de grâce aux efforts de tous ceux qui se sont battus.

« Quand tu as une dynamique locale insuffisante et que l’État se barre » fulmine Jacques Chérèque. Et pourquoi faudrait-il que les Lorrains eux-mêmes perdent la fierté de leur histoire et de leurs combats : « Ni mendiants. Ni subordonnés ! »

Faire bouger les lignes

En trente ans, la Lorraine va perdre 150 000 emplois, particulièrement dans l’industrie, les mines, le textile et maintenant dans la recomposition de la défense nationale (6 000 emplois militaires perdus). Pour une population de 2 300 000 habitants dont 46% d’actifs, cela fait beaucoup !

Ajoutez à cela une imagerie sommaire de la Lorraine, avec ses « hivers rigoureux » et son « manque d’ensoleillement » (identique à Paris), et vous avez un aperçu de l’attractivité ressentie de la Lorraine, le gris et la mirabelle (quand même) en plus !

Mais la réalité est tout autre. Roger Cayzelle, Roger Briesch et Jacques Chérèque veulent et peuvent en témoigner. Ils voient au moins dans la réalité d’aujourd’hui cinq raisons d’espérer. Utopistes ? Pas le moins du monde.

Car l’utopie est pour eux une « autre façon » de réfléchir, d’analyser, d’impulser pour peu que les lignes bougent et qu’on participe activement à les faire bouger, comme ils l’ont fait durant leur vie professionnelle et militante.

Transformer l’économie

Première exigence : forger « le sillon lorrain ». Le développement de toute région passe par l’existence d’une grande métropole. Le principe est de créer une identité commune entre les quatre grands pôles du sillon lorrain et de faire travailler en réseau Thionville, Metz, Nancy, Epinal et Longwy : une vraie métropole lorraine originale « possédant toutes les qualités d’une grande ville sans en avoir les inconvénients en matière de surpopulation et de pollution ».

L’espace central autour de Pont-à-Mousson deviendra alors une plateforme européenne d’échanges, de développement des transports et un nœud de communication essentiel.

Deuxième perspective : transformer l’économie. Jusqu’en 2000 le projet était plutôt bien tenu. Mais depuis 2001 on assiste à un « nouvel effilochage ». Et les nostalgiques de l’industrie ne se contentent pas de slogans faciles du genre « du laminoir à la puce ! ». Encore faut-il avoir la lucidité et le courage d’analyser qu’à échéance de 15 à 20 ans, on a atteint le bout de la sidérurgie.

Mais malgré la faiblesse de son entreprenariat, la Lorraine a de nombreuses cartes en main pour tenir l’objectif, plusieurs étant liées à une culture renouvelée du développement durable : la gestion des matériaux, le cycle de vie des produits, la gestion des fibres (textile et bois), la ressource en eau. « Qualité du produit doublé d’une qualité de l’outil » avec l’investissement que cela représente, sont les principes de cette transformation de l’économie.

Penser ou repenser « ferroviaire »

Troisième voie : la mise en œuvre de l’université lorraine. L’enseignement supérieur en région prépare au monde du travail plus de 75 000 étudiants. La Lorraine doit relever « les défis de l’excellence, de la proximité et de l’innovation. Elle doit organiser la mobilisation de tous les acteurs autour de projets structurants et tirer avantage de sa situation géographique exceptionnelle au carrefour des frontières allemande, belge et luxembourgeoise. »

Quatrième piste : repenser les infrastructures régionales. Chacun connaît la menace de thrombose de l’A31. Son débit est un des plus importants de France (100 000 véhicules/jour) puisque se mêlent les déplacements interurbains et le transit de poids lourds et de véhicules légers.

Il faut donc ouvrir les communications vers l’Allemagne, l’Autriche, bénéficier d’une liaison fluviale vers la Saône. Il faut également penser ou repenser « ferroviaire » : mettre en place le TGV Sud, et une interconnexion à Vandières afin de faire de la Lorraine un grand carrefour des communications Nord - Sud et Ouest - Est !

Roger Cayzelle, ancien secrétaire général de la CFDT Lorraine et du bureau national confédéral, actuel président du Comité économique, social et environnemental de Lorraine.

La Lorraine poursuit sa nouvelle mutation

Dernière ambition : ce serait quand même un comble que la région qui a accueilli un des pères de l’Europe ne puisse moderniser son œuvre en reprenant les grands principes de la « Communauté européenne du charbon et de l’acier » initiée par Robert Schuman. La Ceca était une institution européenne composée de six États fondateurs de l’Union européenne d’aujourd’hui en créant les bases d’une démocratie européenne et un moyen de garantir la Paix. Elle fut la première organisation basée sur des principes supranationaux.

Dans le même état d’esprit, la Lorraine souhaite aujourd’hui s’inscrire dans « la grande Région » regroupant le Luxembourg (un État), la Wallonie (une province belge), la Sarre et la Rhénanie Palatinat (deux landers allemands) et la Lorraine (une région française). Un montage original et pourtant une évidence depuis des années déjà, vécue chaque jour par 95 000 Lorrains qui traversent la frontière pour aller travailler au Luxembourg, en Allemagne voire même en Belgique.

En Lorraine on n’apprécie guère le sentiment de supériorité de quelques politiques parisiens qui prennent de haut le Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker. Le Luxembourg fait chaque jour la preuve que l’ambition de la Lorraine est une réalité d’avenir. L’Alsace voisine également.

La Lorraine poursuit sa nouvelle mutation. Elle est à portée de mains parce qu’elle se fera par les Lorrains eux-mêmes qui peuvent désormais regarder l’avenir en face. Avec une attractivité retrouvée.

Roger Briesch, ancien secrétaire confédéral, secrétaire national UCR et président du Comité économique et social européen.