Action internationale


« La convention collective summum du socialisme démocratique »


Quelle est votre conception de l’Europe sociale ?

Jacques Delors. Pendant mes dix ans à la
présidence de la Commission européenne,
je me suis attaché à trois idées fortes : le
dialogue social, la cohésion économique
et sociale et les minima sociaux.

Le dialogue social, c’était pour remettre les
partenaires sociaux dans le jeu afin qu’ils
puissent devenir facteur d’influence. Aux
patronats j’ai dit : « si vous continuez ainsi,
je suis pour la grève générale et la révolution.
Je la ferai avec eux, je serai dans
la rue avec eux parce qu’il y en a marre.
Vous ne voulez rien faire, vous êtes trop
prudents ». Comme j’avais proposé le marché
unique, et que les plus grands chefs
d’entreprise soutenaient ce projet, ils ont
accepté le dialogue social.

La cohésion économique et sociale c’est
la solidarité entre les régions riches et les
régions moins riches, les régions développées
et les régions en développement :
40% du budget aujourd’hui !

Pour les minima sociaux, j’ai réussi à introduire, dans l’Acte unique, les minima en matière de conditions de travail,
de santé et de sécurité sur le lieu de
travail. Depuis il s’est passé bien des
évènements contrariants…

Qu’est-ce qui vous contrarie actuellement ?

Jacques Delors. Un arrêt de la Cour de justice européenne
me contrarie. En Suède, une entreprise non
suédoise réalise un chantier et veut appliquer
à ses salariés expatriés les conditions
sociales du pays d’origine. Les syndicats
suédois refusent et exigent l’application des
conditions sociales suédoises.

La Cour de justice leur donne tort avec comme argument
que ces conditions sociales ne résultent pas
d’une loi suédoise, mais d’une convention
collective ! Ils n’ont pas compris, ou n’ont
pas voulu comprendre, que la convention
collective s’avère le summum du socialisme
démocratique, le summum de l’économie
sociale de marché. Cela signifie qu’il n’y a
même pas besoin de légiférer.

Le syndicalisme doit donc obtenir des lois européennes
légalisant cette pratique. Sinon nous aurons
ce que nous avons le plus combattu dans la
fameuse directive sur les services.

Un arrêt de la Cour de justice dit de « Cassis de Dijon » sur la reconnaissance mutuelle des normes m’a permis de faire le « grand
marché ». Si avant de faire le marché unique
européen, nous avions dû unifier toutes les
normes, nous n’y serions jamais arrivés.
La Cour de justice de l’Union européenne
joue un rôle important.

La loi ou le contrat entre les patronats et
les syndicats, ce sont les deux cadres de la
politique sociale dans mon pays. Ils doivent
être consacrés au nom de la diversité et de
l’importance vitale du dialogue social.

Entretien exclusif avec Jacques Delors

Sommaire d’un dossier spécial de 11 articles :
- Jacques Delors, un désir permanent d’améliorer la société
- Lexique
- L’Europe : « la compétition stimule, la coopération renforce, la solidarité unit »
- L’agriculture n’est pas une activité comme les autres
- Jusqu’où élargir l’Europe ?
- « Pour une politique commune de l’énergie »
- « La convention collective summum du socialisme démocratique »
- Des rapports au CERC pour décrire la réalité et la dénoncer
- Écartés avant la retraite, oubliés après
- Qui est Jacques Delors ?
- Le livre des « Mémoires » de Jacques Delors