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La croissance à la peine


La crise économique ouverte en juin 2007 par la faillite de deux fonds spéculatifs de la banque américaine Bear Stearns puis la faillite retentissante, le 15 septembre 2008, de la banque d’affaires Lehman Brothers n’est toujours pas finie.

Les prévisions macroéconomiques du projet de loi de finances 2016 et les prévisions d’automne de la Commission européenne permettent de faire le point.
Les prévisions économiques du gouvernement et celles de la Commission européenne sont voisines. On notera toutefois des différences en matière de déficit et de dette publique.

Des interrogations de plus en plus fréquentes sur la croissance

Daniel Cohen observe dans Le Monde est clos et le désir infini (1) qu’au cours des trente dernières années dans les pays avancés la croissance par habitant n’a cessé de reculer : elle est passée en moyenne de 3 % dans les années 1970 à 1,5 % dans les années 1980 et à 0,5 % dans les années 2001 à 2013. Cette stagnation qualifiée de séculaire est caractérisée par un état persistant d’incapacité de l’économie à réaliser simultanément le plein emploi, une inflation stable et le maintien de la stabilité financière à laquelle s’ajoute une panne de l’investissement.

Sommes-nous revenus aux controverses sur les limites de la croissance nées du rapport Meadows (commandé par le Club de Rome en 1970 et publié en français en 1973). Ce rapport fondé sur des modèles mathématiques prenait en compte les défis écologiques et démographiques et envisageait que la croissance économique puisse avoir une fin. L’interrogation de fond sur la nature et le rythme de la croissance subsistent, auxquels s’ajoute aujourd’hui la difficulté de cerner les implications de l’ère numérique.

2014 2015 2016 2017
Croissance France 0,2 % 1,1 % 1,4 % 1,7 %
Croissance Zone euro 0,9 % 1,6 % 1,8 % 1,9 %
Dette publique France 95,6 96,5 97,1 97,4
Dette publique Zone euro 94,5 94 92,9 91,3
Déficit public France -3,9 -3,8 -3,4 -3,3
Déficit public Zone euro -2,6 -2 -1,8 -1,5

Le contexte des années 1970 s’est modifié avec la financiarisation de l’économie et la croissance démographique continue de la population mondiale (3,70 milliards en 1970, 7,24 milliards en 2015). L’ONU prévoit une population de 8,1 milliards en 2025 et 9,6 milliards en 2050 avec ensuite une stabilisation. Quant à la prise en compte des questions écologiques, il semble que cela soit enfin le cas avec le succès de la COP21 de décembre 2015.
Tout ceci n’empêche pas de s’interroger sur le mode de développement et la persistance des inégalités entre zones géographiques, entre territoires, entre populations.

2014 2015 2016
Croissance +0,2 % +1 % +1,5 %
Déficit public -3,9 -3,8 -3,3
Dette publique 95,6 96,3 96,5

À défaut de réponse globale, la période est propice à l’émergence de nouveaux concepts et d’expérimentations. Ainsi se développent l’économie circulaire (fondée sur le recyclage des déchets), l’économie collaborative (qui vise à produire de nouvelles formes d’organisation en réseaux des citoyens), l’économie de la fonctionnalité ou l’économie de partage (qui privilégie l’usage à la possession).

Dix indicateurs

À côté de ce que l’on peut nommer à ce stade des « expérimentations », le besoin de nouveaux instruments de mesure se manifeste : la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009) propose que soient pris en compte des indicateurs de « bien-être » et, en 2015, France stratégie et le Conseil économique social et environnemental (Cese) proposent qu’en plus de l’indicateur du PIB soient pris en compte dix indicateurs complémentaires portant sur l’économique (travail, investissement, capital financier) ; sur le social (santé, qualité de vie, inégalités, éducation) et sur l’environnement (climat-biodiversité, ressources naturelles).

Le « prêt-à-penser » obsolète

Au total, la période est propice aux interrogations. Il faut en profiter pour faire émerger des réponses qui soient à la hauteur des défis humains sur le plan social comme sur le plan écologique.

Un livre récent, Pour une transition sociale-écologique (2) d’Éloi Laurent (OFCE) et Philippe Pochet (Institut syndical européen), apporte une analyse précieuse. Les auteurs considèrent que les inégalités sociales participent à l’aggravation des dégradations environnementales. Voilà une preuve supplémentaire que le « prêt-à-penser » n’est plus de mise. Il faut s’emparer de toutes ces réflexions sur la croissance, les aspects écologiques, le développement durable, afin de trouver un mode de développement qui soit beaucoup plus favorable au bien-être humain.

Jean-Pierre Moussy

(1) Le Monde est clos et le désir infini, Daniel Cohen, éditions Albin Michel, 224 pages. 17,90 €.
(2) Pour une transition sociale-écologique, Éloi Laurent et Philippe Pochet, éditions Les Petits matins. 70 pages. 10 €.