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La longévité, moteur du changement social !


Parmi les nombreuses transformations qui ont déjà affecté notre vie politique, économique, sociale et culturelle en un demi-siècle, une des plus marquantes est sans aucun doute la prolongation de la vie.

Structures familiales, rapports entre les générations, financements de la protection sociale, répartition des richesses et des pouvoirs entre les différentes catégories d’âge, voire l’organisation même de la vie sociale…. Tout va devoir bouger.

La famille, restée immuable pendant des siècles, a connu en quelques années le divorce, la monoparentalité, l’union entre personnes du même sexe… la longévité apportant, pour sa part, l’allongement des lignées. Aujourd’hui, une majorité d’adolescents coexistent avec leurs quatre grands-parents et, les plus jeunes, avec leurs arrière-grands-parents. Mais quelles réactions ont les aïeux devant le nombre de leurs descendants ? Récemment, dans un faire-part paru dans Le Monde, 32 petits-enfants et quarante et un arrière-petits-enfants annonçaient le décès du même ascendant. Même exceptionnel, cet exemple n’en illustre pas moins la nouvelle phase dans laquelle nous sommes entrés.

Qu’est ce qui relie entre eux des arrière-grands-parents de 90 ans avec des enfants retraités engagés dans le bénévolat, des petits-enfants actifs d’une quarantaine d’années préoccupés par leur progéniture et, en bout de chaîne, avec, soit de très jeunes enfants, soit des ados penchés sur leur Smartphone ? Si on connaît le fort investissement des grands-parents, génération pivot consacrant une bonne part de son temps à prendre soin de la génération qui la précède et de celle qui la suit, quelle est la place et le rôle des arrière-grands-parents ? Ne sont-ils qu’une charge ou un objet de soin ? Quel peut être leur rôle social quand ils ne peuvent plus, du fait de quelques petits handicaps, être autant investis que les grands-parents ?
Le contrat intergénérationnel implicite qui, au cours des siècles, a lié enfants et parents, à savoir la prise en charge et les soins apportés aux aînés contre transmission de l’héritage et du patrimoine, est quasiment obsolète, l’héritage dans les familles où il existe étant aujourd’hui absorbé par le coût de la perte d’autonomie. Jusqu’à quelle génération au-dessus d’eux les jeunes devront-ils apporter leur aide ?

Interroger la formation

Depuis la guerre, avec une espérance de vie accrue, la durée de la retraite s’est fortement allongée alors que la durée d’activité a diminué, les jeunes entrant tardivement sur le marché du travail, les seniors en sortant précocement. Une société, même riche comme la nôtre, peut-elle conserver, sur le long terme, ce modèle d’organisation sociale – long temps de préparation à l’activité, temps d’activité court, temps de « repos mérité », non seulement long, mais plus long que celui de la vie professionnelle ?

Répondre oui suppose que l’on définisse qui finance la prise en charge des deux tranches extrêmes dites « inactives » ? Un cadre vivant 7 ans de plus qu’un ouvrier, quelle répartition équitable entre les catégories bénéficiant le plus et le moins de l’allongement de la durée de vie ? Comment partage-t-on les charges entre les générations qui créeront les richesses de demain, celles qui les créent aujourd’hui, celles qui les ont créées hier et en ont fait profiter leurs successeurs ? Sans compter tous les besoins annexes : augmentation des structures d’enseignement, financement des études… pour les jeunes, création de toutes les infrastructures… pour les personnes âgées.

La place du temps de formation doit aussi être réinterrogée. Avec une espérance de vie aussi longue, est-il envisageable qu’elle continue à être concentrée sur le premier temps de vie, partiellement sur le temps d’activité pour s’arrêter à la soixantaine ? L’accélération du progrès technologique a fait émerger une expression nouvelle, celle de la fracture numérique. Dans le même temps, des applications nouvelles ne cessent d’apparaître en tout domaine, médical, information, transports, domotique et à l’échelle de la société.

Moins la formation sera étendue et les apprentissages entretenus, plus les risques d’émergence d’une classe de marginaux sociaux seront élevés. Pour éviter ce scénario, il conviendra de poursuivre jusqu’à un âge avancé les apprentissages numériques, sauf à rejeter les plus vulnérables dans les laissés-pour-compte de notre société. On mesure ce qu’une telle orientation supposera de volonté politique, arbitrages entre des priorités, mobilisation, financement, négociation, organisation, équipements.

Longévité et vieillesse

La vieillesse, dit-on, n’a pas d’âge ! D’ici 2050, l’Insee prévoit qu’elle s’accroîtra de 80 % pour représenter 33 % de la population, quand les 0-19 et les 20-64 ans diminueront de manière importante. Que peut-il en résulter en termes économiques et politiques ?

Comment évoluera notre consommation avec la longévité ? Que faudra-t-il produire, de quels types d’emplois et formations aurons-nous besoin pour y pourvoir ? Pour schématiser, devrons-nous produire monte-escaliers domestiques, déambulateurs, couches pour personnes âgées et développer des métiers sociaux d’aide et services à domicile peu qualifiés ? Ou nous tourner vers les technologies les plus perfectionnées de la Silver économie exigeant personnel qualifié, innovant et inventif ? Probablement les deux, mais dans quelle proportion, avec quelles priorités et quelle répartition des financements ? Comment opèrerons-nous à la fois le renouvellement des générations, la production des richesses et le paiement des retraites ?

Dans le champ social, le morcellement de la vieillesse est un effet de la longévité. Il faut en finir avec les globalisations et commencer à désigner les différentes populations qui la composent. Au terme de « vieillard » jugé péjoratif, on a substitué des vocables aussi flous qu’âgés, aînés, sages, 3e âge, retraités, seniors, inactifs, dépendants… Diversité qui illustre l’incapacité de notre société à considérer socialement un groupe aussi nouveau et composite. Les images sont brouillées. Il suffit, pour le constater, de noter que les derniers remaniements ministériels instituent un secrétariat d’État chargé des personnes âgées et de la perte d’autonomie, en le rattachant au ministère de la Santé. Est-ce à dire que les vieux ne sont que dépendants et n’ont que des besoins de santé ? Si non, où sont les autres et à quelle instance ministérielle sont-ils désormais rattachés ?

Changement et réformes

Comment rendra-t-on compatibles cette image dégradée et l’existence d’une population où le tiers des gens aura plus de 65 ans ? Ne rappelleront-ils pas que, majoritairement attachés à l’intérêt général, ils ont permis les avancées sociales dont nous bénéficions collectivement et que nombre de jeunes entendent défendre dès lors qu’elles leur semblent menacées.

Même si l’on ne partage pas leurs conclusions, il faut rappeler que certains chercheurs ont évoqué l’éventualité d’une guerre des générations et se sont demandé, comme l’avait fait Michel Philibert, combien de temps Énée acceptera-t-il de supporter Anchise ?

La longévité est une donnée incontournable qui nous conduit à changer de regard. Alors que nous raisonnons la plupart du temps a posteriori et à court terme, l’évolution en cours impose d’adopter une attitude anticipatrice et à nous projeter sur le long terme. C’est maintenant que les changements et réformes de l’avenir doivent être préparés en prenant en compte toutes les dimensions : économiques, financières, politiques, sociales, juridiques, culturelles, philosophiques, éthiques… Tout étant à construire. Ce ne sera pas le moindre des paradoxes de voir la vieillesse être l’élément moteur du changement social de l’avenir.

Marie Geoffroy, sociologue