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Le Joint Français, une grève entrée dans l’histoire sociale de la France


Dans les Côtes-du-Nord, on recense douze grèves durant l’année 1972, dont la plus célèbre, celle du Joint Français à Saint-Brieuc.

Lors d’une visite à ses parents, Gwénaëlle Régereau s’interroge sur le changement de nom du Joint Français en Hutchinson. Son père lui raconte alors le conflit social de 1972. Illustratrice, elle y voit l’occasion d’une bande dessinée. Elle se lance dans une enquête, retrouvant des acteurs de l’époque, consultant les archives, échangeant avec des chercheurs.

Le Joint français, une usine modèle ?

La première pierre du Joint Français, filiale de la Compagnie générale d’électricité (CGE), est posée en 1962, dans le cadre de la décentralisation industrielle. Les aides versées à l’entreprise par l’État, la région, le département et la municipalité témoignent de leur confiance en ce projet.

Dès l’ouverture de l’usine, la désillusion s’installe. «  Il fallait être solide : on faisait 49 heures par semaine, et c’était chaque jour les mêmes gestes, les mêmes charges lourdes, la même poussière […], le bruit et la crasse, la crasse partout », témoigne une retraitée. S’ajoute le fait que les salaires de la CGE, en région parisienne, sont supérieurs de 20 % à 30 %.

Le 15 février 1972, les délégués du personnel adressent leurs revendications à la direction qui refuse de négocier et laisse pourrir la situation. La grève générale est votée le 7 mars avec le soutien de la maîtrise, l’occupation de l’usine effective le 13 mars.

Le Joint Français, Gwénaëlle Régereau, Des ronds dans l’O éditions, 2025,
160 pages, 25,00 euros.

La grève du Joint Français, un modèle de résistance locale devenue nationale

La multiplication des conflits fait craindre un nouveau Mai 68. Le ministre de l’Intérieur Marcelin ordonne de réprimer toute occupation. Le 17 mars, à 4 h du matin, l’assaut est lancé contre les occupants de l’usine. Jean Le Faucheur, figure emblématique de la CFDT, s’affirme comme le leader du mouvement. Désormais, les grévistes vont occuper la rue.

Un immense mouvement de solidarité se met en place. Les élus soutiennent la grève. Les dons affluent de toute la Bretagne, une caisse de grève mise en place. Les quêtes s’organisent à l’entrée des usines, des commerces, sur les marchés, à la sortie des églises. Le 5 avril, une délégation de la CGE arrive à Saint-Brieuc.

Face à l’obstination des patrons qui ne concèdent que 19 centimes d’augmentation, pour les 70 demandés, les grévistes envahissent le lieu des négociations. Le lendemain matin, les CRS libèrent les patrons, une violente échauffourée éclate. Le 18 avril, un meeting réunit 15 000 personnes à Saint-Brieuc.

Le 1er mai, la grève est à l’ordre du jour des radios et presses nationales : une délégation de grévistes du Joint Français dé le en tête du cortège à Paris. Le gouvernement décide d’en finir : les négociations au ministère du Travail aboutissent, le 6 mai, à un protocole d’accord (65 centimes d’augmentation, assortis de primes et d’une réduction du temps de travail). Ce protocole est d’abord une victoire pour les ouvrières, jeunes filles sans tradition syndicale et invisibilisées qui constituent les deux tiers des effectifs de l’usine.

Cette grève, partie du niveau local, a donné une visibilité à toutes les luttes sociales et syndicales.

[Nicole Chauveau