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Le droit d’asile, symbole d’un imbroglio déconcertant


Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? La crise des réfugiés concentre à elle seule toutes les déchéances de nos sociétés européennes et occidentales.

Le premier constat sur la question des réfugiés est celui de l’impréparation de tous les pays concernés. Alors que la crise et la situation en Syrie et en Irak allaient depuis 2011 nécessairement provoquer un exode conséquent, les États n’ont rien anticipé. Les quelques outils communs (accords de Dublin et de Schengen) qui avaient été élaborés au début des années 1990 se sont rapidement avérés en contradiction totale avec une démarche européenne commune.

Le système « Dublin » avait déjà montré ses limites et ses effets pervers. Son principe : l’État responsable de l’examen d’une demande d’asile est l’État dans lequel le migrant est entré dans l’espace européen. Cette disposition fait reposer une charge et une responsabilité considérable sur les États frontaliers de l’Europe. Dès lors, chacun défend ses frontières pour se protéger. C’est le principe du chacun pour soi, qui tend à faire reposer l’accueil sur le voisin, puis sur le voisin du voisin, jusqu’à ce qu’on appelle désormais l’externalisation du contrôle des frontières.

Indifférence totale

Depuis des années, le Maroc était devenu un cul-de-sac pour les migrants africains. Cette route une fois contrôlée, la Libye est devenue la principale voie d’accès à l’Europe, via la mer. Kadhafi fit monter les enchères auprès de l’Italie et de l’UE pour que ses forces de sécurité contrôlent et bloquent l’accès maritime. Et la route maritime fut globalement bloquée.

Mais à partir de 2011, les révolutions arabes et les multiples événements qui en ont découlé ont fait tomber cette barrière. Il ne fallait pas être devin pour prévoir que l’Europe, à quelques centaines de kilomètres des lieux de confrontation, allait nécessairement être le lieu de sécurité et d’asile que rechercherait une partie des réfugiés.

Les traversées de la Méditerranée se développèrent en 2012. La principale porte d’entrée dans l’UE étant l’entrée irrégulière via les réseaux de passeurs, ces derniers purent développer une activité de plus en plus lucrative… et criminelle. Naufrage après naufrage, le nombre de morts noyés était déjà l’indicateur d’une faillite morale des pays membres de l’Europe qui laissaient mourir au large de leurs côtes des milliers de personnes dans l’indifférence la plus totale.

Bilan timide

Les chefs d’État européens se décidèrent enfin à convoquer un premier sommet européen consacré exclusivement à cette question. Deux plans Juncker furent successivement adoptés dans la foulée. Ils organisaient une « relocalisation » de 160 000 réfugiés arrivés en Grèce et en Italie via des centres de tri. Ils intégraient l’accueil de quelques milliers de réfugiés présents en Turquie, au Liban ou en Jordanie. La dimension protection des frontières ne fut pas en reste, avec le renforcement des moyens de l’agence Frontex (la surveillance des frontières européennes) et un plan quasi militaire de lutte contre les organisations de passeurs.
Un an plus tard, le bilan est timide. Sur les 160 000 relocalisations prévues, seules 3 056 ont été réalisées pour toute l’UE au 11 juillet 2016, soit plus d’un an après le premier plan ! Sur les 22 500 réinstallations prévues, 8 268 ont été effectives…

Renvoyez-les tous !

Dans le même temps, les frontières et les murs au sein même de l’Europe ont été beaucoup plus rapidement reconstruits. Après une embellie passagère, l’Allemagne durcit sa politique d’accueil. La Suède, qui a pourtant une forte tradition d’ouverture, limite les passages à sa frontière avec le Danemark. En Europe centrale, un groupe de pays emmené par l’Autriche organise progressivement la fermeture des frontières. Des barrières physiques sont édifiées aux frontières extérieures de l’Europe, d’abord entre la Hongrie et la Serbie, puis, à l’intérieur même de l’Union, entre la Slovénie et la Croatie. La fermeture complète de la route des Balkans, à compter du 9 mars, à l’initiative de la Slovénie, immédiatement imitée par la Croatie, la Serbie et la Macédoine, finit d’isoler la Grèce.

L’idée d’une politique européenne commune est au point mort. Cette impasse conduit l’UE à reprendre les négociations avec la Turquie, lesquelles débouchent, le 18 mars 2016, sur un accord politique dont l’objet principal est de faire réadmettre dans ce pays la plupart des migrants arrivant en Grèce depuis son territoire. Tous les nouveaux migrants en situation irrégulière arrivant en Grèce depuis la Turquie à compter du 20 mars 2016 sont renvoyés en Turquie. Il ne s’agit plus, en effet, de distinguer à leur arrivée sur le sol européen entre les migrants pouvant prétendre à une protection et les autres, mais de les renvoyer tous, y compris ceux qui seraient éligibles à une protection, dès lors qu’ils sont en mesure de la trouver en Turquie.

La Méditerranée : un cimetière

Erdogan va s’appuyer sur le rôle qui lui est ainsi donné pour juguler son opposition. Le président turc a menacé fin novembre d’ouvrir ses frontières pour laisser passer les migrants vers l’Europe, au lendemain d’un vote du Parlement européen demandant le gel des négociations d’adhésion de la Turquie.

Avec un tel dispositif, la traversée de la Méditerranée a repris de plus belle, au profit des passeurs. L’Italie est redevenue la principale porte d’entrée… Avec pour conséquence un nombre de morts en Méditerranée très élevé : plus de 3 000 depuis début 2016.

La question de l’accueil des réfugiés n’est bien sûr qu’un des facteurs qui pousse des forces à détricoter mois après mois le projet européen. Mais la crise que traversent les membres de l’Europe est la marque d’un délabrement de grande ampleur.

En attendant les réfugiés climatiques ?

Et pendant ce temps, à Alep, les quartiers rebelles de la ville syrienne, bastions de la résistance au pouvoir, sont en train de sombrer. Entre 250 000 et 300 000 civils vivaient dans ces quartiers. En quatre jours, fin novembre, 50 000 ont fui.

Le Soudan du Sud a plongé en décembre 2013 dans une guerre civile qui a causé des dizaines de milliers de morts et plus de 2,5 millions de déplacés. Fin novembre, la chef de la délégation de l’ONU a déclaré que « tout est là pour que se répète ce qui s’est passé au Rwanda. Et la communauté internationale a l’obligation de l’empêcher ». « Tous les signes montrent que la haine ethnique et le ciblage des civils peuvent déboucher sur un génocide si rien n’est fait pour l’empêcher ».
Alep, mais aussi Juba. Asmara et le camp de Sawa en Érythrée. Et demain Dacca, sous les eaux, pour les réfugiés climatiques ? Entre le temps long des lames de fond et le temps court des réactions épidermiques et des courants d’opinion, il est urgent de se décider citoyens du monde.

Daniel Druesne et Laurent Giovannoni (1)

(1) Ancien secrétaire général de la Cimade et actuellement responsable du département accueil et droits des étrangers au Secours Catholique – Caritas France.

Quand la France accueillait, à elle seule, 135 000 réfugiés !

Imaginez l’image : les plus grands intellectuels du pays, de droite comme de gauche, unis avec tous les politiques et tous les responsables d’associations pour lancer un appel à sauver les migrants menacés de naufrage en Méditerranée et à les accueillir… à bras ouverts… en France !

Impensable aujourd’hui, et pourtant, ça s’est produit. Il y a 37 ans Et nous n’avons jamais eu à le regretter, alors que le deuxième « choc pétrolier » était déjà engagé. En 1979, politiques et intellectuels français, à commencer par Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, mettaient leurs désaccords de côté pour que la France accueille plus de 128 531 réfugiés vietnamiens et cambodgiens. Six ans plus tôt, 15 000 réfugiés chiliens fuyant de régime du dictateur Pinochet trouveront asile en France.

Comment comprendre cette situation ? Comment expliquer que des réfugiés aient pu bénéficier d’un tel accueil ? Certes, le contexte a joué, tant celui de la fin de la guerre froide qui fait que des réfugiés fuyant le communisme reçoivent une oreille plus favorable dans les pays occidentaux, que celui plus spécifique de l’Indochine après la découverte des atrocités commises par les Khmers rouges, dont le monde a tardé à prendre réellement conscience.

Quand on entend aujourd’hui évoquer l’accueil de 5 000 Syriens à répartir sur toute l’Europe, on pense toujours aux 135 000 réfugiés en France quatre décennies plus tôt. Et on s’interroge sur les capacités de trois millions de Libanais à accueillir sur leur sol un million de Syriens, et des Tunisiens pour un million de Libyens…
DD

Le droit d’asile est une composante essentielle des droits de l’homme.