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Les trois enjeux imposés par l’allongement de la durée de vie


Un nouveau régime temporel bouscule le modèle à trois temps du cours de vie. Une gestion des âges centrée sur la sécurisation des parcours plus que la segmentation des âges s’impose. La protection sociale est à repenser pour devenir plus préventive que curative dans une société de vie longue. Avec cinq générations coexistantes et non plus trois, le pacte de solidarité entre les générations est à repenser. Des défis relevés par Anne-Marie Guillemard.

Dossier

Les défis du temps de la vieillesse

- Les défis du temps de la vieillesse
- Les trois enjeux imposés par l’allongement de la durée de vie
- L’allongement de la durée de la vie apporte de la croissance
- Des solutions à bâtir
- Le sens du syndicalisme retraité

Je réfléchis aux transformations induites par l’allongement de la vie. On ne voit que le côté « négatif » : limitations du changement, résistance au changement, amoindrissement de l’énergie générale, coût pour la collectivité.

Cette vision est complètement erronée : l’allongement de la vie est une très bonne nouvelle pour vous mais aussi pour la société. Cette dernière vieillit, mais ce n’est pas pour autant qu’il y a plus de « vieux ». Certes, il y a plus de perte d’autonomie, plus de risque de maladies chroniques qu’il faudra soigner et prendre en charge, mais cela survient tard dans le cours d’une vie. Certains seniors de plus de 75 ans sont encore en pleine forme. La France n’a pas trouvé encore le moyen d’optimiser ces nouvelles ressources.

La longévité bouleverse notre modèle culturel d’organisation des âges et des temps sociaux. Il faut ainsi repenser les politiques publiques et d’entreprise pour s’adapter à cet accroissement de la longévité. Il faut aussi revoir le rythme à trois temps de la vie (formation, travail, retraite) : il est dépassé.

L’allongement de la vie représente trois enjeux :
- le régime de temporalité est complètement modifié.
- repensons notre protection sociale dans ce nouveau cadre de temporalité.
- La solidarité intergénérationnelle : coexistent aujourd’hui au moins quatre générations. La presse adore évoquer la « guerre des âges ». C’est absurde. Il faut refonder le pacte de solidarité entre les générations pour l’éducation, la retraite, l’emploi, le « care » (ou prendre soin).

Premier enjeu : l’allongement de la vie modifie les temps de vie

Le régime de temporalité sur le cours de vie (formation, travail, retraite) change : la formation et l’activité avec le vieillissement actif, c’est à présent tout au long de la vie, pas un temps de la vie. On peut avoir une activité professionnelle et en même temps une activité bénévole. Donc, cessons de segmenter les âges de la vie. Le temps d’inactivité indemnisée concerne tous les âges et ne se concentre plus uniquement sur la retraite. Dans les années 60, un homme de l’OCDE passait 50 ans au travail sur 78 ans et 2 ou 3 ans de retraite. Aujourd’hui, on rentre plus tard dans la vie professionnelle. Dans les années 90, l’OCDE montrait qu’on ne passait plus que la moitié de sa vie au travail (38 ans), mais le temps de retraite avait énormément augmenté.

Nous fonctionnons aujourd’hui sur un cycle de vie flexible et en même temps individualisé, « déstandardisé ». Contrairement au passé où nous avions un parcours de vie bien prévisible, où l’on connaissait jusqu’à l’âge de départ en retraite, aujourd’hui, il y a un grand flou. On connaît la précarité des fins de carrière de même que la précarité des entrées dans la vie professionnelle. Chacun a un parcours de vie différent des autres. Par conséquent, développer des politiques publiques par tranche d’âge est devenu obsolète. Il faut changer pour un mode de gestion basé sur le parcours, c’est-à-dire le sécuriser.

Cette singularité des parcours a son corollaire : une aspiration des individus à plus de capacités à gouverner leur vie.

Deuxième enjeu : repenser la protection sociale

Comment garantir la sécurité des individus dans une temporalité devenue flexible et individualisée ? Elle engendre des trajectoires individuelles parfois plus chaotiques et suscite de nouveaux besoins en sécurité : les problèmes des jeunes en difficultés d’insertion professionnelle, les risques de sortie précoce de chômage en fin de carrière, l’obsolescence rapide des connaissances, l’augmentation des risques de maladies chroniques, de pertes d’autonomie diverses, en fin de vie, des soins de longue durée.

Il faut repenser la société comme une société du « plus care », avec une prévalence du préventif tout au long de la vie. Cette protection sociale ne doit plus être curative mais préventive. D’où la nécessité d’un investissement social, de faire de la prévention sur la santé au travail. Cela devient essentiel si nous voulons un vieillissement professionnel actif, donc un maintien dans l’activité professionnelle. La stratégie d’investissement social devient centrale dans ce nouveau modèle de protection sociale.

Troisième enjeu : refonder le pacte de solidarité entre les générations

Nous sommes passés de trois générations qui coexistent à quatre, voire cinq, dont deux au travail. Nous n’en avons longtemps eu qu’une seule au travail : les âges médians. Ce pacte de solidarité d’après-guerre portait précisément sur les manières de répartir les temps sociaux. Les personnes âgées étaient pauvres et économiquement faibles. Il fallait donc créer un droit universel à la retraite en s’appuyant sur la solidarité des actifs. Cela a été notre protection sociale par répartition. Les jeunes adultes et les adultes se réservaient l’emploi de manière stable et durable.

Ce deal a volé en éclat. Il ne fonctionne plus car nous sommes passés à une société postindustrielle où le travail s’est complètement transformé. Au fur et à mesure des réformes, les jeunes voient l’horizon de la retraite s’éloigner.

Il faut refonder ce pacte de solidarité entre les générations, certes pour la retraite, mais aussi pour l’emploi, le « care » et l’éducation. Refonder ce pacte, signifie des jeunes mieux insérés dans l’emploi, des seniors plus attractifs pour les entreprises. Faire de la prévention, rehausser la qualité des emplois et le travail soutenable tout au long de la vie est absolument indispensable si l’on veut allonger la durée de vie au travail. Il faut encourager la coopération et la complémentarité des âges au travail.
Le contrat de génération a essayé de le faire mais ça n’a pas marché. Concevoir une solidarité entre les personnes très âgées fait partie du deal.

Anne-Marie Guillermard, membre du Haut conseil de la famille et de l’âge, membre du Comité d’orientation des retraites.