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Penser le travail sur toute la carrière professionnelle


Questions à Hervé Garnier, secrétaire national de la CFDT

Le taux d’emploi des seniors (55 à 64 ans) reste de 10 points inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE. Comment expliquer cette exception française ?

Je vois deux raisons au chômage de masse des seniors. L’accompagnement des fins de carrière est trop souvent inopérant. Et la question de santé au travail n’est pas considérée comme une priorité.

Et cela ne se réduit pas à la question de la pénibilité.

Nous retrouvons cette même logique dans la tranche d’âges des jeunes. L’un des paradoxes de notre pays est qu’il a, simultanément, un taux de chômage des jeunes parmi le plus élevés de nos voisins et un taux chez les seniors les plus forts. Quand tu es jeune, il est difficile de rentrer dans le marché du travail car tu n’as pas assez d’expérience. Et quand tu es en fin de carrière, il est difficile d’y rester car tu es considéré comme pas assez flexible.

Pour sortir du dilemme « ou tu es dans l’entreprise ou tu es en dehors », nous devons penser le temps de travail autrement pour les fins de carrière en acceptant que la durée du travail soit modulable en ayant par exemple recours au temps partiel.

La question de la pénibilité reste-t-elle une question brûlante ?

Brûlante et difficile ! Le compte personnel de prévention de la pénibilité (C3P) constitue une mesure de justice sociale. Lorsqu’un salarié est exposé à des facteurs de pénibilité au-delà de certains seuils, il cumule des points. Avec ces points, trois options lui sont ouvertes :
- Il peut partir en formation pour évoluer professionnellement vers des métiers moins exposés à la pénibilité. La formation ne sert pas uniquement à rendre l’entreprise plus compétitive. Elle permet aussi des reconversions et des mobilités internes.
- Il peut bénéficier d’un temps partiel sans perte de salaire. La durée du travail peut permettre d’améliorer certaines situations. Le temps partiel peut être une solution contre la fragilisation de l’emploi des seniors.
- Enfin, une alternative est de partir plus tôt à la retraite en validant des trimestres de majoration de durée d’assurance vieillesse. Cette possibilité permet de ne pas avoir recours aux indemnités chômage et de pouvoir ouvrir ses droits à la retraite.

Le C3P n’est qu’à ses débuts, malgré le fait qu’il s’agisse d’une revendication de la CFDT depuis déjà 15 ans. Sa mise en œuvre doit nous donner des pistes pour l’améliorer.

Cette question des fins de carrière difficiles est-elle « insérable » dans le cadre de la conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle ?

L’articulation vie professionnelle-vie personnelle renvoie à la question de l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes. L’engagement dans le métier est un enjeu de la qualité de vie au travail. Il faut trouver des réponses à des questions nouvelles. La question des aidants familiaux devient par exemple plus récurrente que la question des parents de jeunes enfants.

Dans les deux cas, nous observons une perméabilité des temps entre le travail, la vie personnelle et la vie sociale. L’enjeu est de penser le travail non pas de façon hebdomadaire mais tout au long de la carrière de l’individu. Il faut imaginer des systèmes en biseau, qui tiennent compte du « hors entreprise » (maison payée, études des enfants aussi) tout en assurant le maintien dans l’emploi. Tous nos systèmes ne permettent pas d’agir en amont du recours au chômage et à l’inaptitude, quand il est trop tard.

Pour en finir avec la désinsertion professionnelle et des systèmes coûteux, la négociation qualité de vie au travail est la solution. La négociation d’entreprise pour trouver du sens au travail est possible si nous réintégrons ces deux dimensions : qualité de vie et santé.

Propos recueillis par Gérard Lopez

Pour en savoir plus

- Depuis la loi Rebsamen de 2015, les branches doivent créer des référentiels de branche pour aider les entreprises dans la mise en place du compte pénibilité.
- Le compte personnel de prévention de la pénibilité (C3P), destiné aux salariés dont l’espérance de vie est altérée par les conditions d’exercice de leur travail. En contrepartie de cette exposition, celui-ci obtient des points qui lui permettent de bénéficier soit d’une formation, soit d’un passage à temps partiel, soit d’un départ anticipé à la retraite. Pour l’année 2015, plus de 500 000 personnes ont déjà acquis des points. À terme, c’est plus d’un million de personnes qui devraient en bénéficier.
- Accord européen sur le vieillissement actif et la solidarité intergénérationnelle : décembre 2016.
- Voir le site du COR ou la note de la Drees : http://drees-social-sante-.gouv.fr/IMG/pdf/dd06.pdf
- Le livre de Jean-Yves Guérin et Thierry Calvat, « Le Droit à la vulnérabilité, manager les fragilités en entreprise », éditions Michalon, 2011.

Hervé Garnier, secrétaire national de la CFDT