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Pierre Rosanvallon : Le moment gilets jaunes, c’est la France de la démocratie négative, la France du rejet


« Pierre, quand c’est trouble, on va le voir », a confié Laurent Berger en lui laissant carte blanche sur la lecture de la crise démocratique et les défis qu’elle pose au syndicalisme.

Comme l’a dit Dominique Fabre qui présidait le conseil national CFDT lors de son intervention, Pierre Rosanvallon est historien, sociologue, professeur au Collège de France et compagnon de route de la CFDT, dont il a été secrétaire confédéral.

Voici une synthèse d’une intervention de près d’une heure trente.

Le monde entier vit un « moment populiste », en Inde, aux États-Unis, en Amérique latine, dans bien des pays d’Europe et en Afrique.

La France vit son moment « gilets jaunes » qui correspond au surgissement désordonné de toutes les formes et modalités de « la France souterraine », la France de l’invisibilité sociale.

La vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui n’est plus définie simplement par leurs conditions (profession, niveau de rémunération), mais est déterminée par les variables de situation (lieu de travail, divorce, endettement). « Ce qui a déclenché le mouvement des gilets jaunes, c’étaient bien des variables de situation. »

La réalité ce ne sont pas les statistiques, on ne peut pas raisonner seulement à partir de catégories générales. Tout un ensemble de difficultés, d’oppositions, de sentiments ne sont pas réductibles aux chiffres et aux généralisations. Représenter, c’est non seulement représenter les conditions sociales, mais aussi les situations.

Surgit une France des individus, « une foule tout à fait inorganique », avec peu de banderoles, quasiment pas de mots d’ordre. C’est la France non organisée, non représentée, le côte à côte de tout un ensemble de différences avec beaucoup de réactions individuelles.

Le moment gilets jaunes, c’est la France de la démocratie négative, la France du rejet. Le monde patronal est épargné et le rejet se concentre sur les élus politiques.

Le symbole de la France d’en haut, c’est le président de la République que tout le monde connaît. Haine, exaspération, violence et surtout pas de projet !

La démocratie négative ne cherche pas la négociation, elle a la négativité comme principe d’existence. Si elle proposait, elle se dissoudrait. On ne revendique pas, on rejette.

La démocratie négative que Pierre Rosanvallon n’hésite pas à appeler antipolitique s’accommode du complotisme, qui construit la surpuissance de l’adversaire justifiant, de fait, la négativité acharnée.

Dernier trait enfin de ce moment : le resurgissement de la France des marges et des radicalités. Toutes les catégories de groupuscules d’extrême droite et d’extrême gauche sont réapparues affublées de gilets jaunes.

Pierre Rosanvallon appelle à résister à la tentation d’appeler ce moment « mouvement ». Qui dit mouvement dit forme organisée, culture partagée, objectif désigné, organisation même balbutiante. Un mouvement social peut obtenir des résultats, souffler, reprendre, changer, préciser des objectifs. Rien de tout ça chez les gilets jaunes.

Il n’y a, en revanche, pas de raison pour que ça s’arrête. Ce « moment » est le réceptacle de la négativité, et peut donc s’éterniser sous forme hebdomadaire peut-être en se radicalisant. Les radicaux sont obstinés.

« Si ces événements arrivent, c’est parce qu’ils sont une forme de réponse au moment populiste contemporain. »

Dans tous les pays, le moment populiste est, d’une part, une crise de la démocratie qui s’accompagne de la défiance à l’égard du politique, et d’autre part, une crise du contrat social. Les fonctionnalités démocratiques sont affaiblies (représentation, contrôle, évaluation, reddition des comptes).

On a vu un déclin de la « performance démocratique des élections ». Elles semblent moins représenter la société. Il ne suffit plus de représenter des territoires ou des conditions sociales. Il faudrait pouvoir incarner les situations sociales dont on ne parle pas. Les programmes sont moins dirigés. S’exprime l’envie de démocratie plus permanente.

Cet épuisement de la démocratie marque la fin d’une certaine période de l’idée démocratique comme idée représentative électorale. D’où les idées de réformes (non-cumul des mandats, en nombre et dans le temps, possibilité de révoquer les élus, proportionnelle et bien sûr référendum).

On cherche partout dans le monde à « rafraîchir l’expression électorale ». Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aussi agir sur d’autres aspects de la vie démocratique, « faire vivre les anciennes fonctionnalités démocratiques ». On ne rétablira pas la confiance par la multiplication des élections et le raccourcissement des mandats.

Le premier élément du moment populiste, c’est la crise qui impose de vouloir élargir la démocratie, à lui trouver de nouvelles fonctionnalités. En ce sens, le populisme se présente comme une réponse et pas seulement comme un symptôme.

C’est une réponse articulée qui consiste à dire : la société de classes est derrière nous, maintenant ce qui compte, c’est l’affrontement entre le peuple et les élites. On n’unit pas la gauche, mais on fédère le peuple. La société est prise comme un bloc.

La démocratie populiste est immédiate (plébiscitaire), polarisée (pouvoir à la majorité) et spontanée (la délibération ne compte pas, le peuple « acclame »). Toute la place est faite aux émotions (colère, haine). La politique, ce n’est pas la défense d’intérêts, c’est l’expression d’émotions. Le national protectionnisme est partout dans le monde l’économie politique du populisme.

Alors, que faire ?

D’abord œuvrer à la refondation démocratique en faisant vivre ses fonctionnalités. En distinguant d’abord la démocratie des rythmes (élections) et la démocratie permanente (qualité des interactions).

Deuxième volet, le plus important pour la CFDT, la refondation sociale. Comment prendre en charge les situations sociales au-delà des conditions sociales ?

La première histoire du syndicalisme a construit sa propre autonomie, la deuxième histoire du syndicalisme a érigé le salariat en régime protecteur (contrat de travail, État providence, prévention des risques).

Pour écrire la troisième histoire, il faudra inventer comment, désormais, jouer sur le volet des situations. En élargissant le contrat salarial aux questions de mobilité, du cadre de vie, par exemple. Nous ne partons pas de rien !

La notion même d’adhérent change de nature. On peut représenter une condition sociale, faire payer une cotisation s’y référant. Pour représenter une situation, c’est complètement différent. L’adhérent c’est un mode de constitution, l’adhérent c’est celui qui participe à un mouvement, à une politique. Peut-être que ce lien entre les individus et les organisations doit bouger.

Beaucoup, critiquant les syndicats, disent qu’ils ont peu d’adhérents et qu’ils doivent faire autre chose…

Autre chose, le syndicalisme peut le faire !

De gauche à droit : Didier Serna, Dominique Fabre, Pierre Rosanvallon, Laurent Berger.
Pierre Rosanvallon est à l’initiative du site Raconter le travail accessible sur : raconterletravail.fr. Il soutient l’initiative d’Éric Fottorino de lancer Zadig, « pour rendre lisible un pays devenu illisible : la France ».