Actu revendicative


« Le syndicalisme, un pouvoir d’organisation sociale et d’expression sociale »


Dans l’ouvrage « La contre-démocratie », vous constatez qu’une nouvelle démocratie de rejet s’est superposée à la démocratie de projet ?

Pierre Rosanvallon. La souveraineté négative détient une supériorité physique : elle produit des effets immédiatement mesurables. Si dans la rue on obtient le retrait d’un projet de loi, on peut dire qu’on a réussi et cela se voit. Si on instaure une fiscalité plus juste, ce sera progressif et le résultat ne se verra pas immédiatement.

L’histoire du syndicalisme reste l’histoire d’une souveraineté négative, le pouvoir du refus. Mais pour compter comme force centrale dans une société, il faut aussi être constructeur d’histoire, constructeur de projets. Il faut être positif. On trouve donc les deux dans les grandes organisations.

Les nouveaux mouvements sociaux sont surtout des mouvements de rejet, d’alerte, de critique. Ils participent à une démocratie de rejet. Mais dès que l’on a une grande importance sociale, on joue forcément un rôle de construction de la société.

Historiquement, le syndicalisme n’a pas voulu être un mouvement corporatiste, même si certains syndicats ont cette tendance. Le syndicalisme n’a pas voulu être uniquement une institution de protestation mais aussi une institution de construction. Une institution de production d’une histoire commune.

Que représente le syndicalisme dans la démocratie ? Peut-il incarner l’intérêt général ?

Le syndicalisme n’est pas simplement un contre-pouvoir. Il est un pouvoir d’organisation sociale et d’expression sociale. Le syndicat est un représentant d’un autre type. C’est un représentant rendant explicite les problèmes vécus par une population. La représentation se définit par la capacité à exprimer ce que vivent des gens. La représentation rend visible, présent, fait connaître. Dans l’histoire du syndicalisme, la presse ouvrière était extrêmement importante pour faire connaître la vie sociale.

Le syndicalisme représente les travailleurs : c’est son rôle de base. Mais il représente l’intérêt général parce que l’intérêt général est défini à travers des procédures d’arbitrage. Avec la question des retraites, la discussion porte sur les règles de justice intergénérationnelle. Elle ne concerne pas a priori que les retraités ou les futurs retraités : c’est un problème d’organisation générale de la société.

Que représente le syndicalisme dans la société actuelle ?

Une chose a changé considérablement en 30 ans dans le syndicalisme : l’institutionnalisation. Le syndicalisme est en partie dévoré par toutes ces tâches de représentation. Le nombre d’institutions dans lesquelles il siège « es qualité », y compris les plus importantes, est très élevé. Même si c’est utile, le syndicalisme doit retrouver aussi son rôle de production de connaissance sociale. Le syndicalisme doit être, au sens propre du terme, le porte parole, l’écho de la vie les travailleurs. Il doit trouver les mots pour exprimer ce qu’ils vivent. On le voit dans les communautés d’épreuve. Lorsqu’il y a des licenciements collectifs dans une entreprise ou une grande grève, l’évènement concentre toutes les énergies, toute l’attention, y compris celle du public à travers les médias.

Dans les circonstances plus ordinaires, c’est moins fort. Par exemple, lorsqu’il y avait des discussions sur l’évolution des salaires, la fédération CFDT de la métallurgie publiait des enquêtes annuelles de salaires. Le syndicat était producteur d’informations sur la société. Cette fonction a décliné. C’est un vrai problème parce que c’est la perte d’une certaine centralité sociale. Le syndicalisme a gagné incontestablement en tant qu’autorité institutionnelle mais il n’a pas gagné en tant qu’autorité morale.

Je me souviens d’Edmond Maire publiant son grand article de rentrée dans « Le Monde » à la fin août chaque année. Cette parole pesait énormément. Il synthétisait l’air du temps syndical, l’atmosphère revendicative, les perspectives.

La CFDT procède à des grandes enquêtes avec le « Travail en questions » ?

C’est un très bon exemple de ce qu’il faut faire, de ce qu’il faut continuer à faire.

« L’émancipation c’est comprendre ce qu’on vit » dites-vous dans le dernier numéro de La Revue de la CFDT ?

L’émancipation est le contraire de l’esclavage. L’esclavage, c’est subir toute sa vie, sans marge d’autonomie. L’émancipation, c’est ne plus subir. Si on subit des formes d’exploitation, l’émancipation les réduit ou les supprime. Mais c’est aussi avoir l’intelligence de ce que l’on vit. Edmond Maire aimait bien dire : « Être aliéné, c’est avoir les idées de l’adversaire dans la tête ». L’émancipation apporte la capacité de construire son propre jugement, de comprendre ce qu’on vit, de ne plus avoir le sentiment qu’il y a un monde opaque qui vous enveloppe. L’émancipation est à la fois une tâche sociale et intellectuelle très importante. Le syndicalisme y a toujours donné beaucoup de place. Les écoles normales ouvrières de la CFDT s’inscrivent dans cette place.

Vous avez travaillé à la CFDT avec d’Edmond Maire (1969 à 1977). Quel bilan faites-vous de cette période ?

Ces années ont été exceptionnelles parce que la CFDT a eu une centralité sociale extraordinaire. Le sociologue Alain Touraine disait que la CFDT était l’opérateur politique de tous les mouvements sociaux. La CFDT donnait le ton au mouvement social en général. La CFDT était liée à l’idée même de deuxième gauche. Le meilleur livre sur la CFDT, de Patrick Rotmann, s’appelle « la deuxième gauche ». Les dix ans après 1968 sont un âge d’or lié à cette centralité intellectuelle, à cette centralité sociale et même à cette centralité politique.

Mon bureau était voisin de celui de Marcel Gonin. Ont défilé dans son petit bureau de la rue Montholon le gotha de la Haute fonction publique et de la politique française. Il ouvrait sa porte en me disant « tiens je te présente François Bloch-Lainé, Simon Nora, Michel Rocard, Edgar Morin… ». J’ai vécu cet âge d’or. C’était exceptionnel, pas forcément reproductible. La gauche était en complète reconstruction : de fait la CFDT était le cœur intellectuel.
Cet âge d’or tient aussi à la personne d’Edmond Maire, quelqu’un de très exceptionnel. Il a été une personnalité très atypique et très puissante. On est en train d’écrire sa biographie. Il a donné son accord, il a donné ses archives personnelles.

Avec la collection « La République des idées » je m’efforce aujourd’hui de rendre des réflexions intellectuelles de premier plan, socialement appropriables, dans des livres de 100 pages.

Propos recueillis par Georges Goubier, Guy Gouyet et Claude Wagner.

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