Action internationale


« Pour une politique commune de l’énergie »


Une politique européenne peut-elle assurer notre indépendance énergétique ?

Jacques Delors. Si le « paquet climat énergie » de la Commission est accepté, en 2020 nous aurons 20% d’énergie de substitution
et 10% de biocarburant, mais l’Europe des
27 restera dépendante à 50% de l’énergie
extérieure.

Actuellement, il n’y a pas de
politique commune de l’énergie. Chaque
pays va faire sa cour à Monsieur Poutine ou
à un autre.

Par exemple, il y a trois projets
différents de pipelines pour le transport du
gaz ! Une politique commune de l’énergie
est essentielle, avec une politique extérieure
commune. Si Monsieur Poutine a un seul
interlocuteur, si les pays arabes ont un seul
interlocuteur, ce sera différent et bien plus
efficace pour les pays européens.

Quels sont les problèmes entre européens ?

Premièrement, le rôle de l’énergie nucléaire.
Notre situation s’avère plus satisfaisante
que d’autres, notamment pour notre balance
commerciale, à cause de l’énergie
nucléaire. Est-ce que tous les pays acceptent
de développer le nucléaire de la nouvelle
génération ? Cette première question peut
nous diviser.

Deuxièmement, dans le marché commun
de l’énergie la concurrence doit jouer.
Des thèses très différentes s’affrontent. La
Commission propose de scinder les grandes
entreprises énergétiques : d’un côté
la production, de l’autre côté le transport.
Les Français et les Allemands sont réticents.

Si nous avons un marché commun
de l’énergie, il faut non seulement un régulateur
interne, mais aussi un régulateur
externe. Pour nos approvisionnements,
soit on continue chacun de son côté, soit
on s’oriente vers une politique commune.
Mais cette politique énergétique sera une
dimension importante d’une politique extérieure
commune. Qu’est-ce qu’on veut
faire avec la Russie, avec les pays arabes,
avec la Libye, avec l’Algérie ?

Comme l’Europe s’est bâtie par l’économie,
va-t-elle être bloquée dans son développement
économique parce qu’elle
ne passe pas à l’échelon supérieur ?

Voici des chiffres qui nourrissent la réflexion :
l’Union européenne représentait 15% de
la population mondiale il y a un siècle ;
aujourd’hui c’est 6% et en 2050, ce sera 3%.
Ce chiffre justifie la nécessité de l’Europe.

Vous vous rendez compte qu’en 2050, nos
arrière-petits-enfants ne représenteront que
3% de la population mondiale !

Vous proposez une politique commune de l’énergie par une « avant-garde » ?

Jacques Delors. Si les 27 ne sont pas tous d’accord, revenons
à une « avant-garde » ! C’est un mauvais
mot mais il faut faire choc ! Je l’avais proposé,
mais l’idée n’a pas été retenue.

On ne pourra pas avancer tous ensemble en
même temps. Deux des grandes réussites
européennes, l’espace Schengen et l’euro,
ont été réalisées par une partie des membres
de l’Union.

Au nom du même principe, je propose de créer une communauté de
l’énergie sur la base de l’expérience réussie
de la Communauté européenne du charbon
et de l’acier (CECA). Appelons ceci, pour
reprendre une formulation des traités existant,
une coopération renforcée.

Entretien exclusif avec Jacques Delors

Sommaire d’un dossier spécial de 11 articles :
- Jacques Delors, un désir permanent d’améliorer la société
- Lexique
- L’Europe : « la compétition stimule, la coopération renforce, la solidarité unit »
- L’agriculture n’est pas une activité comme les autres
- Jusqu’où élargir l’Europe ?
- « Pour une politique commune de l’énergie »
- « La convention collective summum du socialisme démocratique »
- Des rapports au CERC pour décrire la réalité et la dénoncer
- Écartés avant la retraite, oubliés après
- Qui est Jacques Delors ?
- Le livre des « Mémoires » de Jacques Delors