Actu revendicative


Thierry Dedieu, CFDT : « Ne plus produire dans n’importe quelles conditions »


Thierry Dedieu, représentant français à l'ISO 26000, est secrétaire confédéral à la CFDT. Il est en charge des questions européennes dans le domaine du dialogue social et la dimension européenne et internationale des entreprises.

Fil Bleu. Tu participes à la délégation française auprès de l’ISO. Les conflits d’intérêts ne prennent-ils pas le pas sur l’intérêt général ?

Thierry Dedieu. Chaque « expert » est, selon le règlement interne de l’ISO, autonome. D’un point de vue formel donc, je ne suis tenu par aucune discipline nationale. Cependant, je ne peux faire abstraction d’un contexte où je suis malgré tout membre de la délégation française d’une part, mais aussi du groupe « labour » d’autre part. Ainsi, bien qu’indépendant en droit, je cherche avant tout à participer de la cohérence du groupe des syndicalistes, tout en vérifiant ne pas être en contradiction avec la majorité de la délégation française. Il s’agit donc d’un exercice d’équilibriste.

Entre pays riches et puissants et pays pauvres, les visions des responsabilités sociétales sont aux antipodes ?

Tous ces participants représentent aussi des familles différentes (ONG, consommateurs, employeurs, syndicalistes, gouvernements et autres !), aux intérêts forcément différents. Après quatre années de travaux, les acteurs ont appris à connaître la vision de l’autre, son approche de ce que recouvre un comportement responsable vis-à-vis de la société.

La relation entre pays riches et pays pauvres : ceux du Sud comprennent que ce n’est pas un nouvel avatar post-colonialiste, et les pays du Nord perçoivent comment un comportement socialement responsable peut contribuer au développement durable de l’ensemble de la planète.

Américains et Chinois craignent que cette norme devienne une réglementation ?

De fait, la future ISO 26000 ne sera pas une norme classique, mais un guide visant à aider les organisations souhaitant s’engager dans une démarche de responsabilité sociétale. Nous sommes donc bien en prise avec un instrument d’application volontaire.

L’intérêt de l’ISO 26000 est double. D’une part, elle s’adresse à tous types d’organisation, entreprises et acteurs publics. D’autre part, elle peut devenir l’instrument de référence en matière de responsabilité sociétale, dans un contexte de prolifération de labels divers et variés. C’est vrai, des États refusent toute contrainte réglementaire.

L’enjeu pour le syndicalisme sera de peser sur les organisations pour obtenir la mise en œuvre de l’ISO 26000, quel que soit le pays dans lequel elles opèrent. Nous savons bien que le gouvernement chinois ne contraindra pas ses entreprises au respect des droits de l’Homme au travail ! Mais nous pouvons exiger d’une entreprise basée dans un État démocratique et opérant en Chine, d’adopter une attitude socialement responsable.

La normalisation mondiale peut-elle jouer comme un moyen de régulation et d’éthique ?

Les travaux ont été longs et fastidieux. Mais une étape importante a été franchie. Il est raisonnable d’envisager que l’ISO 26000 verra le jour en septembre 2010. Il serait cependant erroné de voir dans cet instrument un élément de la régulation mondiale. Les règles sociales internationales doivent rester de la compétence de l’Organisation internationale du travail (OIT).

On doit toutefois saluer la prise de conscience collective qu’aura permis la construction de l’ISO 26000, sur l’importance de ne plus produire dans n’importe quelles conditions et de se soucier en toute circonstance du développement durable.

Y a-t-il une coordination intersyndicale ?

Le syndicalisme représente la plus faible, en participants, des six parties prenantes du groupe de travail. Les raisons sont multiples : les frais sont à la charge des participants et l’investissement en temps est important. Ajoutons que dans un premier temps la Confédération syndicale internationale (CSI) s’est élevée contre l’initiative de l’ISO, y voyant un risque de remise en cause des normes fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT). Une fois cette hypothèque levée, la CSI s’est résolument engagée dans les travaux, mais en omettant de signaler à ses affiliés le changement de cap !

La prise en compte de la responsabilité sociétale des entreprises comme un axe revendicatif majeur doit encore faire son chemin dans les esprits…