Travail et pauvreté aux XIXe et XXe siècles
Face aux réalités vécues par les ouvriers, employés, indépendants et chômeurs, des actions ont été mises en place pour prévenir et atténuer les conséquences de la pauvreté.
Quarante ans après la création des Restaurants du cœur, 80 ans après celle du Secours populaire français, des décennies après l’instauration de la Sécurité sociale et de l’assurance chômage et du revenu minimum d’insertion, 15,4 % des Français vivent sous le seuil de pauvreté.
Comment expliquer que ces inégalités et la précarité demeurent ? Comment s’est construit le modèle de protection sociale en France, depuis les prémices de l’assistance au XIXe siècle jusqu’à l’instauration de l’État providence au XXe siècle ? Comment défier la pauvreté pour vivre mieux ?
La précarité a bien des visages, mais se définit souvent par rapport à un élément central : le travail. Au cours des XIXe et XXe siècles, posséder un emploi permet-il de vivre ou simplement de survivre ? En France, dans les années 1830, la révolution industrielle bouleverse profondément le paysage économique et social. Le travail agricole et artisanal laisse progressivement la place à la concentration des ouvriers dans de grandes usines. On assiste à l’apparition d’une forme de pauvreté qui frappe les catégories sociales fragilisées par ces changements : le paupérisme.
L’absence de travail entraîne des périodes de chômage au cours desquelles l’individu ne peut plus subvenir à ses besoins sans aide extérieure, qu’il s’agisse de charité, d’assistance ou d’assurance. L’accès à un emploi ne semble pas être une sécurité suffisante pour vivre dignement. Le temps de travail trop long ou trop court, les bas salaires, les contrats précaires et les crises économiques fragilisent l’image du travail comme bouclier face à la pauvreté. À partir des années 1880, le paupérisme s’installe durablement et touche les classes les plus vulnérables, en particulier, les femmes, les enfants et les travailleurs étrangers.
De l’assistance à l’État-providence
Pour venir en aide aux travailleurs pauvres ou sans emploi, des associations caritatives, des sociétés mutualistes de secours et des syndicats – la liberté syndicale est accordée en 1884 – s’organisent. Elles obtiennent de meilleures conditions de travail et de rémunération et créent des caisses de chômage ou de retraite.
Dans le programme national de la Résistance de 1944, il est écrit qu’il faudra mettre en place « un plan complet de Sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail ».
La reconnaissance de la vulnérabilité sociale et sanitaire des travailleurs pose les fondements du système de protection sociale français. En 1945, la création de la Sécurité sociale vise à couvrir les besoins de l’ensemble de la population, indépendamment de ses revenus. C’est la naissance de l’État-providence.
Bien que la protection contre le risque du chômage soit inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, il faut attendre 1958 pour que la France vote l’allocation chômage, puis en 1988, le revenu minimum d’insertion. Entre-temps, en 1950, est instauré le salaire minimum garanti (Smig, ancêtre du Smic).
Des taudis aux habitations à bon marché
L’urbanisation massive, les crises économiques et sociales de la fin du XIXe siècle, les guerres mondiales au XXe siècle ont eu pour conséquence d’aggraver les conditions de vie des travailleurs. Dans les années 1880, l’État commence à jouer un rôle de régulateur social. En 1889, les premières sociétés immobilières à vocation sociale, les habitations à bon marché (HBM) qui deviendront les habitations à loyer modéré (HLM) apparaissent.
Pour lutter contre l’insalubrité, les initiatives privées, et en particulier celles du patronat pour la production de logements ouvriers, posent, dès les années 1890, les fondements du logement social en France, avant que l’État ne s’empare de la question et n’affirme son rôle de régulateur social au cours du XXe siècle.
Cependant, ces avancées ne se font pas sans heurts et les inégalités subsistent. La fin de la période est marquée par une rigueur budgétaire qui met en lumière les difficultés à maintenir une protection suffisante face à l’ampleur des besoins. Après la Grande Guerre, les banlieues se couvrent d’habitations médiocres construites sur des parcelles insalubres au gré de la spéculation foncière.
Face au scandale de ces « mal-logés », l’État intervient en 1928 avec la loi Loucheur, qui planifie la construction standardisée de 260 000 logements en accession à la propriété, et de 60 000 logements en locatif. Des conditions de salubrité et de qualité sont imposées aux constructeurs.
Nourrir les esprits et cultiver les corps
Des initiatives solidaires, comme les jardins ouvriers et les coopératives, voient le jour à la fin du XIXe siècle. Puis, après la Seconde Guerre mondiale, l’accès aux loisirs et à la culture devient un enjeu majeur. Les comités d’entreprise, les associations socioprofessionnelles et certaines entreprises favorisent l’épanouissement des travailleurs grâce à des bibliothèques, des activités sportives et des voyages organisés. Mais les crises économiques de la fin du XXe siècle creusent de nouveau les écarts, marquant le retour à la solidarité, comme en témoignent les actions des Restos du Cœur.
À partir des années 2000, la remise en cause du modèle social d’après-guerre creuse les inégalités. Ces crises et tensions témoignent de la difficulté à mener une ample politique d’action sociale avec des responsabilités partagées entre les initiatives publique et privée.
Si travailler ne suffit pas toujours pour sortir de la pauvreté, il faut inventer collectivement des solutions pour assurer des conditions de vie dignes pour tous.
Jean-Pierre Druelle
Près de 10 millions de pauvres
En 2023, en France métropolitaine, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, selon l’Insee. Le droit au travail est un élément central pour la construction de l’individu, son accès aux droits sociaux et son rapport avec la société. Mais ce droit n’est pas toujours garanti. Les crises économiques et sociales du XXe siècle, le recours aux contrats précaires et aux bas salaires alimentent une pauvreté systémique liée à l’instabilité du marché de l’emploi.