Actu revendicative


Un État nation redistribue en gros 45% du PIB alors que l’Europe en redistribue 1%.


Que signifie la montée de l’abstention dans toutes les démocraties ?

Pierre Rosanvallon. L’abstention s’avère un phénomène très complexe et très variable : les taux d’abstention varient selon l’élection. Le référendum sur le projet d’autonomie de la Nouvelle Calédonie a eu beaucoup plus d’abstentions que pour une élection présidentielle compétitive. L’abstention dépend de l’enjeu.

L’abstention ne forme pas un bloc. Les différences sont très grandes entre les abstentions. L’abstention raisonnée est un choix médité. L’abstention circonstancielle dépend des enjeux du vote. L’abstention de retrait systématique concerne le non-inscrit.

Inscrivons cette réflexion sur l’abstention dans l’implication générale des citoyens. Ils vont moins souvent aux urnes mais sont plus nombreux à signer des pétitions, à manifester dans les rues.

La manifestation était un signe exceptionnel de protestation du milieu ouvrier. Maintenant la manifestation est une banalité pour toutes les catégories sociales. Il y a même des manifestations de chasseurs au renard en Angleterre, de grands aristocrates ! Ce n’est plus seulement les damnés de la terre qui manifestent. C’est un mode d’expression et de prise de parole dans la société.

Que montre l’abstention ? Que la scène politique électorale n’est plus perçue comme la seule scène civique.

Le calcul de l’abstention varie selon les pays. Aux États-Unis, l’abstention n’est pas mesurée par rapport aux inscrits, mais par rapport aux gens en situation d’être inscrits sur les listes électorales. Quand on annonce 50% d’abstention aux États-Unis, cela correspond à peu près à 35% en France.
Les citoyens comptent moins sur les institutions gouvernementales et comptent peut être plus sur d’autres types d’institutions.

Dans les démocraties anciennes, l’abstention arrive très tôt. Si en 1789, la participation est très large pour élire les députés aux États généraux, en 1790, l’abstention atteint 70% ! La Révolution battait son plein !
Le vote se passe en assemblée. On présente les enjeux à un groupe d’environ 800 personnes. Puis elles défilent une à une à l’appel de leur nom de famille devant l’urne. Cela dure près d’une journée. Le vote individualisé ne date que du début du XIXe siècle.

L’abstention n’est pas quelque chose de nouveau dans les démocraties. Elle existait dès le début avec parfois des paradoxes. Aux États-Unis, le « voting right act » de 1965 permet vraiment aux Noirs l’accès au suffrage universel. Certes, ils l’obtiennent théoriquement après la fin de la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage. Mais des manipulations et des combines sont utilisées pour qu’ils ne votent pas. Ils votent massivement aux premières élections. Ensuite, l’abstention devient immense. Comme si l’important dans le vote est la reconnaissance d’un statut plus que l’exercice d’un pouvoir immédiat !

L’économie ne connaît plus de frontières. Les États nationaux maîtrisent-ils leur avenir ?

L’économie ne connaît plus de frontières, c’est clair. De nouvelles formes de gouvernance naissent, mais sans souveraineté étatique. Pour une raison très simple : un État nation est un espace de redistribution. Quelle est la grande différence entre la communauté européenne par exemple et un État nation ? Un État nation redistribue en gros 45% du PIB (richesse produite) alors que l’Europe en redistribue 1%.

Certes, il existe des régulations internationales : Tribunal pénal international, Cour européenne des droits de l’Homme. On pourrait d’ailleurs imaginer une Cour internationale des droits de l’Homme. Mais ces régulations ne redistribuent pas.

L’Europe est entre deux mondes. L’Europe n’est pas un État nation, mais pourrait être une mondialisation réussie. Les difficultés actuelles de l’euro montrent qu’avoir une monnaie unique implique d’aller vers une plus grande égalité économique. On ne peut pas faire une monnaie unique s’il y a un écart à la fois matériel et psychologique entre le paysan grec et l’ouvrier allemand.

Les financiers dominent mais on peut trouver des limitations. Par exemple, pendant très longtemps en France et dans la plupart des pays européens, les groupes financiers spéculatifs étaient interdits, il n’y en avait pas.
Tous ces produits dérivés se sont créés dans un vide juridique. Cela ne peut pas durer. Ils menacent les États souverains eux-mêmes. On ne peut être indifférent à la destruction de la souveraineté d’un petit pays, mais celle d’un gros pays est impensable.

Quelle est la place de la société civile organisée dans la démocratie ? Faites-vous une distinction entre associations, ONG, mouvements et organisations syndicales ?

La société civile organisée a toute sa place dans la contre démocratie. Elle a toute sa place dans une démocratie plus compliquée. Mais il faut faire une distinction entre associations, ONG, mouvements et organisations syndicales.

Le propre d’une organisation syndicale est d’être directement greffé sur les lieux de la vie sociale. Alors qu’une ONG peut être un groupe de sensibilisation, un groupe d’expression. Pas un groupe qui exprime une population. Une ONG lutte contre la faim en Afrique, mais elle n’est pas l’expression de la vie sociale des africains pauvres. Elle n’a pas une fonction de représentation.

La dimension de représentation est importante. Un syndicat porte les questions d’un groupe, il n’est pas simplement dans l’alerte. A la limite, un journaliste peut avoir une fonction d’alerte. Le livre de Florence Aubenas témoigne d’une réalité de travail qu’elle a partagé. Mais la différence avec le monde syndical est qu’elle rend compte d’une expérience de quelques semaines.

Le syndicalisme est un représentant en permanence. Il a un caractère d’insertion directe dans les problèmes dont on parle.

Quel est votre regard sur le rôle et la place des retraités dans la société ?

Aujourd’hui on voit des façons très différentes de vivre en retraité selon l’âge et les conditions personnelles. Sauf exceptions, les personnes de 55 à 75 ans sont globalement dynamiques, ont le temps de lire, n’ont pas les revenus totalement écrasés. C’est un nouveau public dans la société. C’est un nouveau morceau de la société. C’est une partie de la société très présente, nous le voyons au Collège de France parce que nos cours sont ouverts au public. Cette population devient impliquée, attentive, citoyenne, peut être plus que la moyenne.

Le mot retraité au singulier me gêne. Retraité est une définition juridique, quelqu’un qui perçoit une pension de retraite, mais ce n’est pas une définition sociologique. Ce n’est pas retrait.