Actu revendicative


Une mobilisation syndicale tardive et difficile


« La France a enrichi l'Algérie, couvert le pays d'écoles et d'hôpitaux. Il n'y a aucune raison d'abandonner tout cela. Surtout avec le pétrole du Sahara que nous venons de découvrir. Et la place disponible au désert pour essayer nos bombes A ! » En 1954, ouvriers et employés partagent bien des préjugés. Radios et télé sont sous contrôle et les journalistes interdits en Algérie.

Envers les Arabes nombreux dans les usines, on trouve souvent du mépris sinon un franc racisme : le travailleur algérien est « maladroit, illettré. Il ne comprend parfois même pas le français et à plus forte raison les termes techniques du métier. Le plus clair de son salaire file faire vivre sa famille là-bas ! » Un travailleur asservi, relégué aux pires tâches et à la soumission, à la merci d’un renvoi au pays « manu militari ». Les vraies fraternisations avec des militants intrépides seront rares.

Défilé de spahis

Casser du fellagha

L’action du FLN (Front de libération nationale (algérien)) souleva bien des problèmes éthiques aux syndicalistes avec les assassinats des militants du Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj qui représenta, durant un demi-siècle, l’élite de la communauté algérienne en France. Puis il y eut l’extermination des tueurs FLN entre eux. Puis les assassinats au hasard d’agents de police. Le syndicat CFTC de la police bascula lorsque les obsèques des camarades se répétèrent trop souvent dans la cour de la préfecture.

Comme tous les parents, les adhérents de la CFTC craignaient d’abord pour les leurs. Entre 1954 et 1962, ils furent 1 400 000 « appelés » pour aller « pacifier » l’Algérie. 450 000 étaient en permanence sur le terrain, se succédant tous les deux mois. Jusqu’à 28 mois, voire 32 mois pour les rappelés. Ignorance des réalités locales, impréparation, absence de formation, plusieurs d’entre eux se sont fait piéger dans des embuscades. Le seul interlocuteur était l’armée qui entretenait une information à sens unique : « casser du fellagha », pour rétablir la paix.

Rapatriés

Parisiens excités

Parmi eux, de jeunes militants ou responsables CFTC. Ils firent savoir clandestinement ce qu’ils apprenaient, ce qu’ils voyaient ou ce à quoi ils étaient mêlés. Parmi eux, Michel Rolant [1].

Des syndiqués d’Algérie relevant des grandes fédérations de la CFTC (EDF, Éducation nationale, Fonction publique, etc.), confrontés à des abus locaux ou aux prises avec les forces de répression n’hésitaient pas à faire de même. Leurs témoignages pouvaient difficilement être contestés.

Autre réalité, certains adhérents avaient des parents « pieds-noirs » en Algérie. Au sein même de la CFTC, on comptait des adhérents rentrés d’Algérie qui trouvaient qu’au sein de la direction confédérale, il y avait des parisiens « excités, imprudents, indisciplinés ou irresponsables. » Expression d’un autre drame, au-delà des analyses et positions, vécus par 700 000 rapatriés d’Algérie sur la période.

Putsch des générauxavec Massu, Salan

Silence complice

Pour prendre toute sa place dans l’action à conduire, la CFTC va bénéficier d’alliés non syndicaux. Avec le livre d’Henri Alleg « La question », paru en 1958, un des premiers témoignages sur la torture qui réussit à paraître dès 1957 fut celui de Pierre Henri Simon « Contre la torture ». Des fidèles de l’église militante s’employèrent à la dénoncer, tout autant que les exactions, les viols, les massacres collectifs et les violences commises au nom de la France « civilisatrice ».

Parmi les quelques rares publications courageuses, voire intrépides, « Témoignage chrétien » avec sa grande réputation d’honnêteté intellectuelle et de vigilance acquise sous l’occupation nazie, aida bien des adhérents d’origine confessionnelle à décoller de l’univers mental d’une chrétienté historique, par principe « vertueuse ». Les communautés protestantes avaient, elles aussi, très tôt agité le grelot de la responsabilité civique des croyants dans un pays où les éminences, les élus et les dignitaires faisaient assaut de mensonge ou de silence complice.

Alger durant le discours de De Gaulle sur l’autodétermination

Suspension de sursis

Autre appui, les étudiants de l’Unef (Union nationale des étudiants de France). Le milieu universitaire était déjà bouillonnant, contestataire, porté à en découdre avec le pouvoir. L’Unef avait un très important recrutement. Et ses éléments les plus éclairés sur ce qui se passait en Algérie ne manquaient pas d’informer leurs camarades.

Quand le gouvernement supprima les sursis, la prise de conscience fut explosive. Le 27 octobre 1960, la grande manifestation de la Mutualité se fit autour de l’Unef alors unitaire, puissante et respectée. Par des tergiversations, la CGT s’y était opposée : la « révolution » algérienne n’était pas marxiste ! De même pour la manifestation de décembre 1961 dénonçant les massacres d’algériens en octobre à Paris.

Plus encore que son peu d’intérêt pour une révolution jugée aussi peu marxiste que possible, la désinformation des travailleurs explique la réticence de la CGT à s’engager dans la lutte avant que la menace fasciste ne se déploie en métropole. Une action de masse n’était pourtant possible qu’avec la CGT qui disposait des effectifs, de la discipline et des moyens nécessaires.

Jusqu’où les militants et adhérents CFTC allaient-ils supporter la domination sinon les mauvais coups des hommes de la CGT pour aboutir à cette mobilisation ? La Confédération et les congrès exigeaient que l’unité d’action se fasse aussi avec des partenaires non communistes ! Et donc avec FO qui ne voulait absolument rien faire s’il y avait la CGT, avec la FEN (Fédération de l’éducation nationale) liée au MNA et avec l’Unef dont les membres savaient que se faire épingler par la police pouvait entraîner la suspension du sursis.

Histoire officielle

Seule la CFTC acceptait d’agir au coup par coup avec la CGT. Et elle entraînait, une multitude d’organisations non communistes avec elle, leur servant ainsi de caution. La CGT fut alors exemplaire. Ce qui était convenu et le plus souvent écrit devenait un pacte d’autant plus facilement suivi sur le terrain que l’affaire de l’Algérie devint un combat antifasciste. Contre les menaces de coup d’État, de putschs en tous genres, de débarquement de parachutistes sur Paris, et la multiplication des plastiquages de locaux, la CGT eut la volonté de participer à ce front antifasciste avec tous ceux qui le voulaient.

Le résultat final répondait au désir du Front de libération nationale (FLN). Mais un énorme gâchis s’instaura au fil du temps, nourri des violences, des haines entre algériens, entre arabes et européens, et quelques années plus tard, de l’instabilité sociale et politique de l’Algérie qui amena une guerre civile. Et que dire des rapports avec l’Algérie toujours difficiles politiquement, même si syndicalement ils se consolident avec l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) ?

Des pages – et pas seulement de source syndicale – restent à écrire. « Cinquante ans plus tard, écarter toute possibilité que des historiens français et algériens puissent travailler ensemble, c’est soutenir qu’aucun compromis n’est possible. On ne peut pas demander aux Algériens de reconnaître leurs exactions alors que nous n’en reconnaissons aucune dans notre histoire officielle ! », s’indigne à juste titre l’historien Benjamin Stora.

Juin 61 Putsch des généraux et des femmes musulmanes dans la manifestation
Prisonniers FLN dans le bled