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L’accaparement des terres, une exploitation sans frontières


Un tabou est en train de tomber. Médias et associations humanitaires dévoilent les dessous d'un nouveau scandale planétaire, celui de l'accaparement des terres. Une réalité qui consiste à ce que de grands groupes internationaux et gouvernementaux s'approprient, dans des conditions contestables, les terres agricoles ou non exploitées de pays en développement.

À l’origine de cette pratique, la flambée des prix des denrées alimentaires des années 2000 suscite des convoitises d’acheteurs sans scrupule, qui dépouillent des populations pauvres du peu de biens qu’elles possèdent : leur terre. Une dérive de plus sur une planète qui ne tourne plus vraiment rond. Les plus récentes estimations indiquent des chiffres de territoires accaparés – plus de 50 millions d’hectares par an – qui donnent le tournis.

Terres et ressources en eau font l’objet d’âpres batailles de financiers prêts à tout pour parvenir à leurs fins, au détriment de populations désemparées, ignorées de leurs propres pays et finalement complètement spoliées. Pour obtenir des terres achetées, louées ou concédées, les accapareurs ne reculent devant aucun moyen : corruption, intimidation, violence, extorsion, expulsions brutales et même meurtres…

L’Afrique dépecée

Dans cette course effrénée au profit, l’Afrique est de loin le continent le plus exploité. Ainsi tel géant indien, à l’origine dans les ordinateurs, s’est lancé dans l’industrie alimentaire sur fond d’huile de palme, contrôlant près de 800 000 hectares de terres agricoles essentiellement en Afrique, particulièrement en Éthiopie... Un magnat suisse de la bioénergie investi dans le marché des matières premières a, quant à lui, aussi découvert le filon des agrocarburants, en s’implantant en Sierra Leone, un pays affaibli par une guerre dévastatrice et touché par la malnutrition. De leur côté, la Chine et l’Arabie Saoudite – réputés pour leurs investissements africains – ne sont pas en reste mais derrière eux, apparaissent d’autres pays plus discrets mais tout aussi engagés comme le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Afrique du Sud ou encore l’Italie et l’Allemagne.

À Madagascar, en 2009, Daewoo, entreprise coréenne, avait obtenu un bail pour l’exploitation de plus d’un million d’hectares de surfaces agricoles. (photo D. Druesne)

No limit

L’accaparement des terres ne connaît pas de limites géographiques. Plus d’une soixantaine de pays sont ciblés. L’Asie et l’Amérique du Sud sont aussi en bonne place dans les visées des acquéreurs. Par exemple, les Philippines ont mis en œuvre toute une stratégie pour attirer les investisseurs étrangers, que ce soit pour la monoculture d’exportation, la production d’agrocarburants ou des zones d’aquaculture, et sont devenues le grenier à blé de l’Arabie Saoudite. Dans ce triste bilan, l’Amérique du Sud est elle aussi très convoitée, avec le Brésil, la Colombie ou le Guatemala recherchés pour leurs vastes terres, à la fois pour l’élevage et pour les terres agricoles, mais également à des fins industrielles, minières ou immobilières. Une soif inextinguible de profit qui s’étend aussi sur l’Europe de l’Est et l’Australie.

Seul espoir dans ce constat amer, une résistance qui commence à s’organiser dans certains pays et quelques victoires locales ainsi que des campagnes internationales d’indignation qui montent en puissance. Des actions qui permettront, espérons-le, de secouer l’inertie actuelle des instances internationales.

Jean-Paul Rueff