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Faire face aux quatre mutations sans laisser le champ libre aux extrémistes


Nous sommes à un tournant de l’Histoire. Nous sortons d’un vieux monde pour entrer dans un autre. Nous avons du mal à le comprendre tant il est neuf. Il porte en lui autant de promesses que de menaces. Et ce n’est pas du tout le moment de renoncer, en laissant le champ libre… aux extrémismes et totalitarismes de tous poils.

Dans une interview publiée le 29 décembre dernier dans Témoignage Chrétien, Laurent Berger identifie quatre mutations profondes à l’œuvre dans notre monde et nos sociétés.

Les quatre mutations en cours

« La première, c’est la mondialisation perçue exclusivement comme une menace. Or la mondialisation… a aussi permis de faire reculer sensiblement la pauvreté à l’échelle du monde… Ce qui avait été accumulé par le Nord, par captation des richesses des pays colonisés, se répartit aujourd’hui autrement. Il n’est pas question de subir cette mutation par une baisse du niveau de bien-être en Europe. Ne pas tenir compte de ce changement profond, c’est se condamner au repli. »

La seconde mutation est la révolution numérique. Elle bouleverse tout, du monde du travail à celui des médias. « Elle est à la fois riche de promesses et source d’inquiétudes, commente Laurent Berger. Cette transition a déjà des conséquences sur le dialogue social, le devenir des métiers, des qualifications, de l’organisation de la production… »

La troisième mutation concerne la transition écologique, avec le risque climatique qui est désormais réel. « Au lieu de le percevoir comme une menace, suggère Laurent, nous pourrions le considérer comme une formidable opportunité en termes de reconversion de la production, de nouveaux emplois et de modes de vie. »

Et le secrétaire général de la CFDT de conclure : « La quatrième mutation est démographique. Le risque climatique combiné à l’essor inédit de la population mondiale provoque sur la planète de profonds mouvements de population, qui ne sont pas sans conséquences sur la France et l’Europe. »

Les incertitudes internationales

Pourtant, partout où se porte le regard, les sujets d’inquiétudes ont rarement été aussi présents qu’aujourd’hui. Les contextes internationaux et européens sont marqués par une montée des incertitudes et des risques.

Le conflit en Syrie, en cours depuis cinq ans, a fait plusieurs centaines de milliers de morts. Il a provoqué pour partie la crise des réfugiés (voir notre dernier numéro). L’élection de Donald Trump aux USA en novembre 2016 redistribue les cartes avec son mépris affiché pour l’UE et l’OTAN, sa sympathie pour la Russie et le Brexit. La volonté expansionniste de la Russie en Géorgie et en Ukraine, son soutien au dictateur Bachar Al Assad ont des relents de guerre froide. Et la montée en puissance de la Chine est le dernier volet inquiétant de la mondialisation.

Au plan européen, la sortie du Royaume-Uni de l’UE acquise par le référendum de juin 2016 n’a pas encore produit ses effets de souffle sur l’unité de la Grande-Bretagne, le budget de l’UE, le marché intérieur, la libre circulation des personnes. Trois millions de personnes de l’UE sont installées au Royaume-Uni parmi lesquelles 800 000 Polonais. La City domine les autres places financières européennes de Paris et de Francfort.

Les montées des nationalismes sont sensibles dans plusieurs États européens : outre le Royaume-Uni et la France, les Pays-Bas, la Hongrie, la Pologne, l’Autriche, la Roumanie, la Bulgarie et même l’Allemagne. Dans ces pays, diverses forces politiques n’hésitent plus à prôner la sortie de l’euro, la sortie de l’UE, voire les deux. D’autres mettent en cause les valeurs de l’UE comme en Hongrie, en prônant le rétablissement de la peine de mort, ou en Pologne en mettant en cause les droits des femmes ainsi que l’indépendance de la justice.

La convergence économique entre les 28 pays de l’UE et les 19 pays de la zone euro s’est faite jusqu’alors, sous la pression de l’Allemagne, par les ratios (dette et déficit public / PIB) et par le renforcement des règles en laissant de côté l’évolution des cycles économiques. Cette approche restrictive n’a que trop duré ! Le « plan d’investissement Juncker » de novembre 2014, portant sur 315 milliards pour la période 2015-2017, est une première réponse à apporter à cette situation.
Le contexte international et européen n’est donc pas simple. Des avancées sont à prendre en compte comme l’accord sur le nucléaire avec l’Iran et celui sur le climat (COP21 – décembre 2016). Mais la montée des risques et des incertitudes domine.

La crise démocratique

À cette « polycrise », il faut ajouter la crise démocratique qui s’exprime de plusieurs manières. Elle est d’abord marquée par une crise des valeurs. Les débats conflictuels sur la laïcité, la place des religions, l’identité sont le reflet d’un certain désarroi et d’une perte de repères sur notre « vivre ensemble » et sur les valeurs d’une « République moderne ».

La crise de légitimité est, elle aussi, profonde. Ministres, députés et sénateurs sont à peine élus que leur légitimité est mise en cause par une frénésie des sondages, des réseaux sociaux et une presse people qu’ils ont d’ailleurs souvent cherché à utiliser et à séduire. La peur est également entretenue par une logique médiatique qui évacue le long terme.

La crise de la représentativité n’est plus à démontrer. Hormis l’élection présidentielle, la participation aux autres élections est faible : 43,09 % lors des élections européennes de mai 2014.

Une crise institutionnelle frappe toutes les institutions de la Ve République. L’élection au suffrage universel pour un mandat de cinq ans est un véritable carcan avec une centralisation excessive du pouvoir et une marginalisation de la « société civile ».

Enfin la fragmentation de l’offre politique, la multiplication des candidatures pour l’élection présidentielle (autour d’une soixantaine) sont des symptômes de la crise politique. L’organisation de primaires – à droite et à gauche – est révélatrice de cette crise de confiance et de leadership.

Au final, il convient de lutter contre toutes les formes de populisme de ceux qui prétendent parler au nom du peuple mais qui dans le même temps rejettent toutes les expressions démocratiques venant de la société civile, à commencer par les syndicats.

Clarifier les enjeux politiques, économiques et sociaux

De ce débat électoral, il nous faut faire un moment utile pour nos objectifs de progrès social. Ces élections doivent contribuer à clarifier les enjeux de société. Nous pouvons distinguer trois sortes d’enjeux :
- Les enjeux politiques : le vote doit permettre de dégager l’expression d’une volonté politique comportant des choix de société de tendance libérale, social-démocrate, écologiste, réformiste… Cela suppose que les projets et propositions ne soient pas cachés mais au contraire affirmés, expliqués, argumentés, défendus. La vie, les évènements, les réactions se chargeront d’en modifier éventuellement le sens.
- Les enjeux économiques : le quinquennat qui s’achève s’est en partie focalisé sur une opposition interne visant « la politique de l’offre » assurant des marges de manœuvre aux entreprises. Ce débat sur la compétitivité de l’économie et des entreprises se poursuivra en 2017. À coup sûr, les questions portant sur la gestion des finances publiques (place de l’État et des services publics – nombre de fonctionnaires – gestion du déficit et de la dette publique), mesures fiscales ciblées sur les entreprises et / ou les ménages, et place des salaires seront également des thèmes présents dans les campagnes. Ces enjeux économiques, parfois complexes dans leurs imbrications, ne peuvent échapper aux citoyens et militants syndicaux car ils sont l’expression de choix comportant des conséquences concrètes.
- Les enjeux sociaux et sociétaux : ce volet inclut les questions liées aux revenus, aux salaires, aux disparités, aux inégalités, au marché du travail, à la formation mais également celles liées à la famille, la santé, les retraites, la dépendance.

À ces trois enjeux politiques, économiques, sociaux, il faut ajouter les questions liées à l’environnement international, à la place de la France dans le monde et l’Europe, ainsi que les questions fondamentales de sécurité et de protection. À côté des préférences, des affinités, des sensibilités propres à chacun, les questions posées lors de ces élections peuvent se résumer à des questions simples : celles de la solidarité et de la redistribution.