Action internationale


Des rapports au CERC pour décrire la réalité et la dénoncer


Huit années à la présidence du CERC, cela compte ?

Jacques Delors. Un peu d’histoire d’abord. Le CERC (Centre
d’études des revenus et des
coûts) est créé à la suite de
mon rapport sur la politique
des revenus en 1964 lorsque
je travaillais au Commissariat
général au plan. A cette époque,
l’information économique
est beaucoup plus faible
qu’aujourd’hui.

Le CERC – dans sa première
formulation - n’avait jamais été accepté
par les « pompidoliens » M. Balladur, devenu
Premier ministre, le transforme en
CSERC.

Finalement, la gauche rétablit
l’actuel CERC (Conseil de l’emploi, des
revenus et de la cohésion sociale). Lionel
Jospin, Premier ministre, me demande en
2000 de le présider et de le lancer.

Contrairement à d’autres organismes du
Premier ministre, il a un Conseil indépendant
qui choisit ses sujets de travail. Il peut
être saisi par le Gouvernement ou par le
Parlement. Il publie, en plus des rapports
thématiques (1), un rapport sur l’évolution
pluriannuelle. « La longue route vers l’euro »
date de 2002. En 2007, nous avons produit
un autre document sur « La France en transition » portant sur l’évolution en France couvrant la période de 2003 à 2005.

Que dit ce rapport sur l’évolution de la France ?

Jacques Delors. « La France en transition » fait la part des
choses entre les Français qui râlent et ceux
ayant des raisons de se plaindre. Nous avons
même dénoncé le manque de compétitivité
flagrante de l’économie française. C’est en
effet notre talon d’Achille numéro un.

Si on ajoute aux inégalités traditionnelles,
les temps partiels, les emplois précaires et
les familles monoparentales nous avons les
causes essentielles des inégalités.

Pour la hiérarchie des salaires, en moyenne, l’écart est de
un à quatre. Mais pour les salaires perçus
annuellement, l’écart passe de un à trente,
cela montre l’impact négatif du non-emploi
permanent. Ce rapport met en exergue les
gens qui souffrent réellement. On y fait référence
aux petites retraites et aussi à certains
habitants des communes rurales.

Quelqu’un voulant trouver un boulot et vivant dans
une commune rurale a besoin d’une auto,
soit au moins 200 euros de frais par mois
(250 euros avec la hausse du prix de l’essence).
Si on lui offre un salaire de 1 000 euros,
qu’est-ce qui lui reste pour vivre ? Mais ce
rapport est passé inaperçu !

Et les autres travaux du CERC ?

Jacques Delors. Nous avons beaucoup contribué aussi pour
tout ce qui concerne le marché de l’emploi
et nous avons soutenu la CFDT pour
la mise en place du Pare (plan d’aide au
retour à l’emploi). Nous avons beaucoup
travaillé sur l’emploi et la réintégration
dans le marché du travail. Quand le salaire
n’est pas suffisant, la solution n’est pas la
prime pour l’emploi, mais une meilleure
politique salariale.

Le rapport ayant eu le plus de succès porte
sur les enfants pauvres.

Le dernier rapport publié découle d’un cri
que j’ai lancé : il y a chaque année 180 000
jeunes qui sortent du système d’enseignement sans diplôme ; 110 000 de l’enseignement secondaire et 70 000 de l’université.

Le thème du rapport porte donc sur « que faire pour ces 180 000 exclus ? ». Que faire en attendant une réforme idyllique de l’enseignement donnant à tous ces jeunes leur chance ?

C’est mon combat essentiel après
celui sur la formation permanente. J’estime
que chaque enfant a un trésor au fond de
lui-même et que c’est au système éducatif et
à la famille de le faire sortir. C’est l’égalité
des chances. Notre société est trop fondée
sur l’inné, y compris la famille, bien sûr,
et pas assez sur l’acquis.

(1) Parmi les rapports du Cerc citons « La sécurité
de l’emploi », « L’accès à l’emploi et la protection
sociale », « Éducation et redistribution », « Les
enfants pauvres », « Les services à la personne », et en 2008 « Un devoir national : l’insertion des jeunes sans diplôme ».

Entretien exclusif avec Jacques Delors

Sommaire d’un dossier spécial de 11 articles :
- Jacques Delors, un désir permanent d’améliorer la société
- Lexique
- L’Europe : « la compétition stimule, la coopération renforce, la solidarité unit »
- L’agriculture n’est pas une activité comme les autres
- Jusqu’où élargir l’Europe ?
- « Pour une politique commune de l’énergie »
- « La convention collective summum du socialisme démocratique »
- Des rapports au CERC pour décrire la réalité et la dénoncer
- Écartés avant la retraite, oubliés après
- Qui est Jacques Delors ?
- Le livre des « Mémoires » de Jacques Delors